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ETUDE DE :    *
RIMBAUD «bateau ivre» et «marine»
SÉGALEN « montagne solide»

MICHAUX «Icebergs»
SUPERVIELLE «Marseille»

A . R i m b a u d
 

                          

 

 
 

B A T E A U   I V R E
PROSOPOPÉE DU BATEAU VISIONNAIRE
Fugue poétique, poème parnassien
« Le poète    se   fait     voyant    par    un  long,  
immense  et  raisonné dérèglement de tous les sens»

Confession poétique d'un chaland qui s'engage en mer pour vivre des moments exaltants mais qui finit par se lasser du voyage.
Poème symbolique : cette aventure dans un espace maritime est la
 métaphore de l'aventure poétique.
Poème prémonitoire : l'itinéraire du bateau préfigure celui de Rimbaud lui-même
qui vivra intensément son expérience de poète avant de l'abandonner
définitivement, persuadé d'en avoir atteint les limites.
 
 




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numéros en fin de strophe
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1871


 

Comme je descendais des Fleuves impassibles
Je ne me sentis plus guidé  par les haleurs:
Des Peaux-Rouges criards
 l
es avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
1

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.2

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
3

 La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,

Dix nuits, sans regretter l' oeil niais des falots!
4
 
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et de vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
5

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer...
6
,infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour!

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants: je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir!

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets!

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs!

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs!

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux!

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan!
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant!

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises!
Echouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums!

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons!

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur;

Qui courait, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets!

J'ai vu des archipels sidéraux! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur:
Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer:
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate! O que j'aille à la mer!

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache *
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

 

   


 

Marine


Les chars d'argent et de cuivre-
Les proues d'acier et d'argent-
Battent l'écume,-
Soulèvent les souches des ronces-
Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux,
Filent circulairement vers l'est,
Vers les piliers de la forêt,-
Vers les fûts de la jetée,
Dont l'angle est heurté par des
tourbillons de lumière.
Arthur Rimbaud

ETUDE DE CE POEME



V I C T O R  S E G A L E N
STÈLES
Tempête solide

1912

                                               
                                                                              
Stèles
du bord du chemin                              

Porte-moi sur tes vagues dures, mer figée, mer sans reflux ;
 
         tempête solide enfermant le vol des nues et mes espoirs.
         Et que je fixe en de justes caractères, Montagne, toute la
         hauteur de ta beauté.
 
L'œil, précédant le pied sur le sentier oblique te dompte avec peine.
         Ta peau est rugueuse. Ton air est, vaste et descend
         droit du ciel froid. Derrière la frange visible d'autres
         sommets élèvent tes passes. Je sais que tu doubles le chemin
         qu'il faut surmonter. Tu entasses les efforts comme
         les pèlerins les pierres ; en hommage;
 
En hommage à ton altitude, Montagne. Fatigue ma route : qu'elle
         soit âpre, qu'elle soit dure ; qu'elle aille très haut.
 
Et, te quittant pour la plaine, que la plaine a de nouveau pour moi
         de beauté !

ETUDE DE CE POEME



 


 

H.M I C H A U X
ICEBERGS
LA NUIT REMUE

1931

ETUDE DE CE POEME