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Groupement de textes

L'expression poétique du voyage au XIXème siècle

Est-il moyen, ô Moi qui connais l'amertume ,
D'enfoncer le cristal par le monstre insulté
Et de m'enfuir, avec mes deux ailes sans plume
Au risque de tomber pendant l'éternité ?
Stéphane Mallarmé ,Les fenêtres, Du Parnasse contemporain,1890

 

PARFUM EXOTIQUE,  Charles Baudelaire , les fleurs du mal , 1855
L'INVITATION AU VOYAGE, Charles Baudelaire , les fleurs du mal , 1855
(Lien vers LES FLEURS DU MAL)
LE BATEAU IVRE, Arthur Rimbaud, 1883
(Lien vers LE RENOUVEAU POETIQUE)
BRISE MARINE, Mallarmé , Poésies , 1890
ALBUMS, J. Laforgue , Des fleurs de bonne volonté , XIX , 1890
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Bas de page


La poésie au XIX ème
Du romantisme
au
Symbolisme
en passant par le Parnasse
et la "modernité" baudelairienne

 t
 1850-1900 Triomphe du positivisme et du scientisme

BERTHELOT,Discours prononcé au banquet de la chambre syndicale des produits chimiques le 5 avril 1894

Laissez-moi donc vous dire mes rêves... On a souvent parlé de l'état futur des sociétés humaines; je veux à mon tour les imaginer, telles qu'elles seront en l'an 2000 : au point de vue purement chimique, bien entendu; nous parlons chimie à cette table.
Dans ce temps-là, il n'y aura plus dans le monde ni agriculture, ni pâtres, ni laboureurs : le problème de l'existence par la culture du sol aura été supprimé par la chimie! Il n'y aura plus de mines de charbon de terre, ni d'industries souterraines, ni par conséquent de grèves de mineurs! Le problème des combustibles aura été supprimé, par le concours de la chimie et de la physique. Il n'y aura plus ni douanes, ni protectionnisme, ni guerres, ni frontières arrosées de sang humain! La navigation aérienne avec ses moteurs empruntés aux énergies chimiques, aura relégué ces institutions surannées dans le passé.
[...]
Un jour viendra où chacun emportera pour se nourrir sa petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit morceau de fécule ou de sucre, son petit flacon d'épices aromatiques, accommodés à son goût personnel; tout cela fabriqué économiquement et en quantités inépuisables par nos usines; tout cela indépendant des saisons irrégulières, de la pluie ou de la sécheresse, de la chaleur qui dessèche les plantes ou de la gelée qui détruit l'espoir de la fructification; tout cela enfin exempt de ces microbes pathogènes, origine des épidémies et ennemis de la vie humaine.
Ce jour-là, la chimie aura accompli dans le monde une révolution radicale dont personne ne peut calculer la portée...
Messieurs, que ces rêves ou d'autres s'accomplissent, il sera toujours vrai de dire que le bonheur s'acquiert par l'action, et dans l'action poussée à sa plus haute intensité par le règne de la science
.


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TEXTE 1

PARFUM EXOTIQUE

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers .

Charles Baudelaire ,"spleen et idéal", les fleurs du mal , 1857

mots clés : Synesthésie... Correspondances

Quelles remarques peut-on faire sur l'organisation syntaxique du poème ? 2. Comment la fusion des sensations est-elle suggérée dans le deuxième tercet ?

Analyse du poème

Situation

Baudelaire = une poésie nouvelle: celle de la "modernité" (romantisme par l'expression des sentiments , parnassien par la beauté formelle des poèmes , prélude au symbolisme ) Les Fleurs du mal, la section "Spleen et idéal" au titre antithétique, le cycle Jeanne Duval .

Lecture
Introduction

Un sonnet régulier , présence des thèmes obsessionnels de B:la femme , le voyage, le port. Evocation lyrique d'un univers idéalisé . Evocation qui repose sur le jeu des correspondances déjà suggéré par le titre (La femme / l'ailleurs) et par l'organisation syntaxique : subordonnée temporelle / principale -- principale / subordonnée temporelle.

Plan

Proposé par le titre : (parfum) 1. La volupté : conditions ... sensations (correspondances)... fusion
(exotique) 2. l'ailleurs : ses caractéristiques, un univers intériorisé

La volupté :Développer le premier axe en répondant aux questions.

Etude des correspondances entre la femme et le paysage , les sensations (synesthésie) et les sons.

Comment le contexte érotique est-il évoqué ? Quels sont les autres éléments propices à la naissance de la rêverie? Quels termes (v.2) traduisent l'image du couple? Quelle est la sensation qui permet l'ouverture vers l'ailleurs ? Où la permanence de cette sensation est-elle soulignée (v. 9 et 13)? Cette sensation donne naissance à quelle autre sensation (verbes des v.2 ð v.3 ; v.9ð v.10) ? Quelle relation temporelle précise la conjonction "quand" exprime-t- elle ?Qu'en déduire en ce qui concerne la relation entre les deux sensations ? Quels sont les deux autres sensations (v.6 ; v.14) qui permettent de suggérer un sentiment de plénitude ?

Dans quelle mesure l'écriture poétique contribue-t-elle à la fusion harmonieuse des sensations ?(étude du jeu sur les sonorités: réseau d'assonances et d'allitérations: voyelles nasalisées et fricatives)(recherche de paronymesð confusion des sons) .

Donc fusion générale harmonieuse génératrice de volupté . dans quelle mesure la progression du poème traduit-elle cette volupté (Cf. le dernier verbe)? Dans le dernier vers , l'univers extérieur propice à la rêverie laisse place à quel autre univers (Cf. "dans mon âme")

Donc, la perception demeure-t-elle sensorielle? Progression vers l'extase .

L'ailleurs

Le voyage idéal

Les images qui se forment sont d'abord imprécises cf. ® l'utilisation du pluriel " des rivages " en fait un terme vague ; Ce paysage est mouvant cf. ® les verbes du vers 3 et du vers 13 " se déroule " ; " qui circule "

Caractéristiques essentielles de ce paysage : Le bonheur (heureux V.3); La lumière (soleil V. 4) [ noter " les feux " = les multiples reflets sur l'eau ] La nonchalance (paresseux V. 5) L'originalité ( singuliers V. 6) L'abondance, la luxuriance marquées par : les pluriels nombreux " des arbres ...des fruits ...des hommes ... des tamariniers ... " + :  " rempli de " (V.10) Une terre féconde cf. ® " La nature donne " (V.5) .Au vers 12 , l'adjectif antéposé "vert tamariniers" met l'accent sur la sensation de couleur et de nature luxuriante.

L'harmonie est telle que cette générosité est compatible avec la notion de nonchalance

Paresseuse et donne

se répondent (termes en fin d'hémistiches)

+ paradis biblique où le fruit défendu est amer, ici, il est " savoureux " V.6 . Dans ce contexte l'adj. " monotone " (V.4) n'a pas une connotation négative : il traduit l'idée de permanence , de stabilité Quelles sont les qualités de ses habitants ? = Ils restent naturels ; beauté et santé physique des hommes , honnêteté et sincérité du regard féminin (V.7 et 8) ® qualités physiques pour les hommes , qualités morales pour les femmes ( ?) ® sous-entend que la femme symbolise la traîtrise pour B.(cf. Eve et la référence biblique) Dans les tercets tous les éléments caractéristiques de ce paradis sont repris V.9 " charmants " ® reprise de " heureux " V.9 " climats " ® reprise de " rivages " ( qui a le sens ici de contrée) V.10 " ports "® reprise de " île " V.11 " fatigués " ® reprise de " paresseux "

Il y a donc un phénomène d'écho

cependant

La vision est plus limitée : l'image du port est celle du refuge (image récurrente dans les Fleurs du mal car le port est à la fois symbole d'ouverture vers un ailleurs et fermeture /protection ) le port = idée de fermeture, de refuge alors que demeure la sensation agréable du bercement "vague marine" . Enfin souligner que la force de l'attraction exercée par ce paysage est bien marquée par l'emploi de l'épithète " charmants " (V.9) ce mot étant pris dans son sens premier = fascinant , envoûtant .

Conclusion

Il s'agit d'une rêverie qui repose sur la sensation , la fusion des perceptions et la correspondance entre la femme et le paysage . Ainsi la femme est-elle un univers opposés à l'univers quotidien . La femme et le voyage: deux thèmes omniprésents des Fleurs du Mal . Thème amplement développé dans un autre poème du recueil : La" chevelure " .


TEXTE 2 invitation

 TEXTE COMPLEMENTAIRE

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LIII. - L'INVITATION AU VOYAGE 

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire , "spleen et idéal", les fleurs du mal , 1857

Pour accéder à l'étude de ce poème , cliquer sur :

 

TEXTE 3

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LE BATEAU IVRE

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs:
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots!

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et de vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer,
[...]

Arthur Rimbaud,(copie faite par Verlaine, septembre- octobre 1871, première publication , 2 septembre 1883)

Mot clé : PROSOPOPEE

ETUDE DES 5 PREMIERES STROPHES CE POEME SUR LA PAGE «RENOUVEAU DE LA POESIE»


TEXTE 4

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BRISE MARINE

La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.
Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux!
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
O nuits! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai! Steamer balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature!

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs!
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots!

Mallarmé , Poésies , 1890


TEXTE 5 retour haut de page

ALBUMS

On m'a dit la vie au Far West et les Prairies ,
Et mon sang a gémi : "  Que voilà ma patrie ! ... "
Déclassé du vieux monde , être sans foi ni loi ,
Desperado , là-bas, là bas , je serai roi !...
Oh là bas , m'y scalper de mon cerveau d'Europe !
Piaffer , redevenir une vierge antilope ,
Sans littérature , un gars de proie , citoyen
Du hasard et sifflant l'argot californien !
Un colon vague et pur , éleveur , architecte ,
Chasseur , pêcheur , joueur au dessus des Pandectes !
Entre la mer et les Etats Mormons! Des venaisons
Et du whisky ! vêtu de cuir , et le gazon
Des prairies pour lit , et des ciels des premiers âges
Riches comme des corbeilles de mariage ! ...
Et puis quoi ? De bivouac en bivouac , et la Loi
De Lynch ; et aujourd'hui des diamants bruts aux doigts.
Et ce soir nuit de jeu , et demain la refuite
Par la prairie et vers la folie des pépites ! ...
Et , devenu vieux , la ferme au soleil levant ,
Une vache laitière et des petits-enfants ...
Et , comme je dessine au besoin , à l'entrée
Je mettrais : " Tatoueur des bras de la contrée ! "
Et voilà . Et puis si mon grand cœur de Paris
Me revenait chantant :  " Oh! pas encor guéri !
Et ta postérité , pas pour longtemps coureuse ! ...
Et si ton vol , Condor des montagnes Rocheuses ,
Me montrait l'Infini ennemi du confort ,
Eh bien , j'inventerais un culte d'âge d'or ,
Un code social , empirique et mystique ,
Pour des Peuples Pasteurs modernes et védiques ! ...

Oh ! qu'ils sont beaux les feux de paille ! qu'ils sont fous
Les albums ! et non incassables , mes joujoux ! ...

J. Laforgue , Des fleurs de bonne volonté , XIX , 1890

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Retour invitation1

 

Baudelaire, Petits poèmes en prose ( Spleen de Paris), (1869) XVIII. "L'invitation au voyage"

Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu'on pourrait appeler l'Orient de l'Occident, la Chine de l'Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s'y est donné carrière, tant elle l'a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations. Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête; où le luxe a plaisir à se mirer dans l'ordre; où la vie est grasse et douce à respirer; d'où le désordre, la turbulence et l'imprévu sont exclus; où le bonheur est marié au silence; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois; où tout vous ressemble, mon cher ange. Tu connais cette maladie fiévreuse qui s'empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu'on ignore, cette angoisse de la curiosité? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C'est là qu'il faut aller vivre, c'est là qu'il faut aller mourir! Oui, c'est là qu'il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l'infini des sensations. Un musicien a écrit l'Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l'Invitation au voyage, qu'on puisse offrir à la femme aimée, à la sœur d'élection? Oui, c'est dans cette atmosphère qu'il ferait bon vivre, - là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennité. Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d'une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l'orfèvrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s'échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l'âme de l'appartement. Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfèvrerie, comme une bijouterie bariolée! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d'un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l'Art l'est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue. Qu'ils cherchent, qu'ils cherchent encore, qu'ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur, ces alchimistes de l'horticulture! Qu'ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes! Moi, j'ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu! Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c'est là, n'est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu'il faudrait aller vivre et fleurir? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parier comme les mystiques, dans ta propre correspondance? Des rêves! toujours des rêves! et plus l'âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l'éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d'opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d'heures remplies par la jouissance positive, par l'action réussie et décidée? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu'a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble? Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c'est toi. C'est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu'ils charrient, tout chargés de richesses, et d'où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l'infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme; - et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l'Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l'Infini vers toi.


BATEAU IVRE

(Vers 21 à 100)

[Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer], infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend;

Où, teignant tout à coup les bleuïtés, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour!

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants: je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir!

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets!

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,

La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs!

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs!

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux!

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan!
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant!

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises!
Echouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums!

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons!

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur;

Qui courait, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets!

J'ai vu des archipels sidéraux! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur:
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer:
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate! O que j'aille à la mer!

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache *
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

 


 COMMENTAIRE

1854: naissance à Charleville.

1870: premières fugues. Les premiers poèmes

1871: départ pour Paris et rencontre avec Verlaine (écrit le "bateau ivre" pour les "pisse-lyres")

1872-75: voyage à travers l'Europe 1873 : "Une Saison en enfer" 1874 ? : 'les Illuminations"

1876: s'engage dans l'armée coloniale hollandaise puis déserte.

1877-80: nouveaux voyages (Allemagne, Suède, Danemark, Italie, Chypre)

1880-1891:Rimbaud en Afrique.

1891: mort à Marseille

TU AS BIEN FAIT DE PARTIR, ARTHUR RIMBAUD !

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud! Tes dix-huit ans réfractaires à l'amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d'abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse- lyres, pour l'enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.
Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui c'est bien là la vie d'un homme! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.
Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

René Char , Fureur et Mystère ,"La fontaine narrative", 1948© Editions Gallimard,Poésie/Gallimard, en vente dans toutes les bonnes librairies

Questions :
Etudiez le jeu des pronoms personnels.
Commentez les oppositions dans la dernière phrase du premier paragraphe.

Commentaire composé


 Retour parfum exotique

 La chevelure  &

O toison, moutonnant jusque sur l'encolure!
O boucles! O parfum chargé de nonchaloir*! *Mot tombé en désuétude = nonchalance
Extase! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir!

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique!
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum.

J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l'ardeur des climats;
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève!
Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes* et de mâts: *les oriflammes ,les bannières

Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur;
Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire*, *tissu aux reflets chatoyants
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire* *en peinture= l'auréole qui entoure le Christ
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre* est enfermé; *l'autre océan, l'océan réel
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé!

Cheveux bleus, pavillon* de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond; *pavillon= tente, la chevelure-tente
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc* et du goudron. *musc= substance odorante sécrétée par un cervidé d'Asie

Longtemps! toujours! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde!
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir?

Baudelaire, "spleen et idéal", les fleurs du mal , 1857

1 ) Relevez et commentez les différentes métaphores de la chevelure .

2) Relevez et commentez l'allitération dominante de la première strophe .

3)Voici une introduction possible pour un commentaire composé de ce poème :

Pour Baudelaire, la poésie a pour fonction de" Transformer une rêverie en œuvre d'art ". Une telle définition permet de mieux comprendre le poème "La Chevelure" extrait de la section "Spleen et Idéal" des Fleurs du mal . La contemplation de la beauté féminine, le spectacle de la chevelure de Jeanne Duval, la Vénus noire, procure plaisir et rêverie, invasion des sens et évasion de l'esprit . La métamorphose du réel s'accompagne des motifs symboliques obsédants du voyage et de l'exotisme renforcés par le caractère invocatif et incantatoire de certains vers.

a) Précisez les différentes parties du plan annoncées dans cette introduction .

b) Rédigez partiellement ou totalement l'une des parties de ce C.C.

c) Rédigez une conclusion .


XVII UN HEMISPHERE DANS UNE CHEVELURE &

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout ce que je sens! tout ce que j'entends dans tes cheveux! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.

Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.

Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques
et  rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.

Baudelaire, Petits poèmes en prose, (Spleen de Paris), (1869)


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Quelques réflexions sur le groupement

L’expression poétique du voyage à l'époque du positivisme et du scientisme

1. Le voyage est un thème banal , traité à toutes les époques .Le XIX eme est aussi le siècle de l'émigration, de l'expansion coloniale, des voyages facilités par les progrès techniques mais : ici cinq poèmes , loin des comptes rendus de voyage. Ce sont des voyages imaginaires, des déplacements effectués par le truchement de l'esprit. Des aventures intellectuelles.
Baudelaire ,dandy parisien ,a peu voyagé , Rimbaud écrit "le bateau ivre" sans avoir jamais vu l'océan.

ð La poésie étant elle-même évasion (création d'un autre univers évoqué par le rythme, l'harmonie, la musicalité ) convient parfaitement à cette projection de l'esprit . Ainsi le voyage est-il d'abord le poème lui-même.
D'ailleurs , pour Gide le refrain de "l'invitation" est une excellente définition de l'oeuvre d'art qui doit concilier "ordre, beauté, luxe" et procurer "calme et volupté" .
Des voyages à travers l'art.

2 . forme

Chez Baudelaire les deux poèmes ("parfum exotique" et "l’invitation au voyage" ) sont des textes apaisants délivrés des angoisses du " spleen " . Baudelaire accorde peu d’importance au déplacement géographique , le voyage est avant tout un voyage imaginaire .
"Parfum exotique" évoque un moment privilégié (" quand ...tandis que " ), favorable à la rêverie , point de départ d’une évasion vers un ailleurs exotique très imprécis (" là-bas ").
Dans "L’invitation au voyage" c’est la promesse , l’idée du voyage qui importe car un voyage onirique renferme plus de richesses et de pouvoir qu’un déplacement limité dans le temps et l’espace . C’est un tableau : cf. " les ciels brouillés "
Chez Mallarmé, le voyage s’apparente à une aventure intellectuelle et artistique en réponse à un appel (cf. dernier vers ) Un appel à la Beauté , à la plénitude : le rythme et les images de son poème lui permettent de répondre à cet appel . C’est le rêve d’un autre monde révélateur du malaise du poète .L'influence de Baudelaire est très forte.
Le " poème de la mer " de Rimbaud est composé d’hallucinations , d’images violentes et colorées ( poème parnassien mais avant goût des Illuminations , 1874) , Le voyage est une quête , celui d’un absolu " et j’ai vu quelques fois ce que l’homme a cru voir " Lire " la lettre du voyant " .
 Album  est un livre blanc (étymologie) dans lequel Laforgue propose un flot d’images , de séquences , multipliant les expériences et les paysages rêvés .Succession d’images nées de la légende . C’est aussi un tableau , on retrouve le vocabulaire de la peinture (" les ciels ")
L’aventure , clairement située , reproduit les stéréotypes , l’imagerie populaire, ce sont des images naïves qui demeurent fugitives : les derniers vers montrent la prise de conscience de l’auteur de sa propre naïveté .
3. Les thèmes récurrents
a ) la fuite
- Celle du poète : présence du " je " dans tous les poèmes .
Fuite plus ou moins explicitement exprimée . Mallarmé cherche à fuir un environnement heureux mais trop mesquin dans lequel il ne peut satisfaire son besoin de perfection absolue .Laforgue fuit la pesanteur des traditions, les conventions. Le "bateau ivre " de Rimbaud rompt les amarres, celles qui le relient à la société des marchands et des sentinelles.
Ce qu’ils fuient dans une époque positiviste : Baudelaire et Mallarmé : l’Ennui (" le pire des maux " selon Baudelaire)
Le conformisme : Rimbaud et Laforgue .
Ce qu’ils cherchent : un " ailleurs " , un espace onirique , dont les composantes ne sont pas toujours originales, et qui par contraste est révélateur du monde dans lequel ils vivent .
- en fait des " déclassé[s] du vieux monde " (Laforgue) , un monde qui ne croit qu'en la science et la technique.
"si ton vol , Condor des montagnes Rocheuses ,/ Me montrait l'Infini ennemi du confort. "
b) La quiétude ð Baudelaire ; Mallarmé craint les naufrages recherchés par Rimbaud. Laforgue recherche une aventure sans fin "la ferme au soleil levant ,/ Une vache laitière et des petits-enfants .../Alors j'inventerai..."

c) L’espace et la liberté
Un espace souvent maritime , parfois céleste . Une variante : les " Prairies " de Laforgue .
L’image du port chez Baudelaire = le refuge , lieu privilégié car à la fois havre , refuge et ouverture .
Contrairement à l’adolescent Rimbaud pour qui les falots sont les sentinelles et les  pontons rappellent l’échec de l’aventure , le retour au conformisme intellectuel et social .
L’image de l’île , chez Mallarmé , ce sont " les fertiles îlots " , le retour à la pureté originelle , à l’espace de " la vie antérieure ": " sa douce langue natale ".
Pureté originelle que l’on retrouve chez Laforgue "vierge antilope ", " premiers âges " , " un âge d’or " ...

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