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                  BAUDELAIRE  LES FLEURS DU MAL

Choix de poèmes

I. - BENEDICTION *

XXXIII. - REMORDS POSTHUME *

LXVI. - LES CHATS*
IV. - CORRESPONDANCES* XXXIX . Je te donne ces vers... LXXVIII. - SPLEEN
X. - L'ENNEMI * XLIV. - REVERSIBILITE XCIII A UNE PASSANTE *
XII. - LA VIE ANTERIEURE LVI. - CHANT D'AUTOMNE CXXII LA MORT DES PAUVRES
XVII. - LA BEAUTE LXII. - MOESTA ET ERRABUNDA *

*=poèmes dont l'étude est reproduite


Les Fleurs du Mal  1857 : Titre définitif (  ex Les Lesbiennes 1845 puis Les Limbes 1848 ) du seul recueil en vers composé par Baudelaire. 
Seconde édition :1861     
Contexte historique : IIème Empire Napoléon III : le parti de l'ordre est aussi celui de l'ordre moral . Baudelaire, pour qui art et morale n'ont rien à faire ensemble, est poursuivi et condamné à 300 francs d'amende et surtout à la suppression de quelques poèmes jugés licencieux ... trop  "réalistes". ( Ce délit d'outrage à la morale publique et aux bonnes moeurs  ne sera annulé qu'en 1949 ).
L'auteur
: la période de composition des poèmes des Fleurs du mal va de 1841 à 1860 , de vingt à trente neuf ans , du dandy à l'adulte torturé physiquement et moralement , de la période romantique au Parnasse de Gautier (bien que le mot Parnasse n'apparaisse qu'en 1866, Leconte de Lisle et Banville ont ,en 60 ,déjà publié une partie de leur oeuvre.)
"Tout enfant , j'ai senti dans mon coeur deux sentiments contradictoires , l'horreur de la vie et l'extase de la vie." (Mon coeur mis à nu, I,8) .
"Il y a dans tout homme, à tout heure deux postulations simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan."(Mon coeur mis à nu, IV,112).
Ces aspirations contraires se retrouvent dans le recueil des Fleurs du mal qui oscille entre le romantisme et le formalisme, entre le Bien et le Mal, entre l'angoisse et la volupté.


-Lien vers Histoire littéraire ( poésie/ Baudelaire)

 

STRUCTURE DU RECUEIL
126 poèmes + celui adressé "au lecteur"
6 sections titrées .

Spleen et idéal

-Comprend 85 poèmes que l'on peut (grossièrement) répartir ainsi:
Les 21 premiers parlent de
l'art, du poète et du beau.
Les 20 suivants sont réservés à la
femme sensuelle .
Les poèmes 42 à 48 présentent la
femme angélique.
Les poèmes 43 à 64 sont placés sous le signe de
l'automne.
Les derniers poèmes développent le "
spleen"qui mène au néant.

Tableaux parisiens

-18 poèmes ouverts sur l'extérieur : la vie citadine qui éclaire la vie intérieure .

Le vin

-5 poèmes pour dire les douceurs de l'ivresse

Fleurs du Mal

-9 poèmes qui associent  vice et   volupté.

Révolte

-3 poèmes plus ou moins blasphématoires où le poète déçu souhaite la damnation.

La mort

-6 poèmes où la mort  apparaît comme une promesse obscure.

RAPIDE ANALYSE DU TITRE
Fleurs maléfiques = oxymore qui place le recueil sous le signe de l'antithèse : le "spleen" et "l'idéal"
"Fleurs maladives" selon la dédicace à Gautier =" l'idéal" gâté par le "spleen".
Les fleurs sont habituellement associées à la beauté , le titre laisse donc supposer qu'il existe une beauté du mal , du péché.
-La dédicace place Les fleurs du Mal sous le parrainage de Théophile Gautier "Poëte  (avec un tréma = le démiurge) impeccable", le parrainage de celui pour qui "tout ce qui est utile est laid". (cf. la préface de Mademoiselle de Maupin)

LE POEME LIMINAIRE "AU LECTEUR"
Il sert de préface au recueil . Dialogue fictif avec le lecteur, un être qui lui ressemble. Le "nous" donne au poème une portée universelle. L'homme est vu comme une marionnete de Satan et l'ennui est présenté comme le pire des maux

Spleen et idéal

Vous ne savez pas ce que c'est que le "spleen", ou les vapeurs anglaises: je ne le savais pas non plus. Je le demandais à notre Ecossais dans notre dernière promenade et voici ce qu'il me répondit: «Je sens depuis vingt ans un malaise général plus ou moins fâcheux, je n'ai jamais la tête libre . Elle est quelquefois si lourde que c'est comme un poids qui vous tient en devant. J'ai des idées noires, de la tristesse et de l'ennui: je me trouve mal partout, je ne veux rien , je ne saurais vouloir, je cherche à m'amuser et à m'occuper inutilement; la gaieté des autres m'afflige. Je souffre à les entendre rire ou parler  Connaissez-vous cette espèce de stupidité ou de mauvaise humeur qu'on éprouve en se réveillant après avoir trop dormi ? Voilà mon état ordinaire, la vie m'est en dégoût...»

Denis Diderot , Lettre à Sophie Volland, 28 octobre 1760

LIENS

Liens vers "Parfum exotique" et "L'invitation au voyage" poèmes étudiés dans le groupement  "L'expression poétique du voyage à l'époque du positivisme et du scientisme"
 

Liens vers «Don Juan aux enfers», poème étudié dans «Le mythe de Don Juan»

CLIQUEZ ICI POUR UN
**EXERCICE DE MEMORISATION


Deux QCM sur le site "Poète.com" de Jacques Lemaire
http://poetes.com/jeu/baud1.htm

http://poetes.com/jeu/baud3.htm


Pour en savoir plus sur Baudelaire :
Charles BAUDELAIRE - Son oeuvre, sa vie, sa philosophie

http://baudelaire.zy-va.com


 

 

POEMES ET ETUDES

 

 I. - BENEDICTION (1857)

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes ,
Le Poëte apparaît en ce monde ennuyé
,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié:

"Ah! que n'ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
Plutôt que
de nourrir cette dérision!
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation!

Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes
Pour être le dégoût de mon triste mari,
Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,

Je ferai rejaillir ta haine qui m'accable
Sur l'instrument maudit de tes méchancetés,
Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
Qu'il ne pourra pousser ses boutons empestés! "

Elle ravale ainsi l'écume de sa haine,
Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
Elle-même prépare au fond de la Géhenne
Les bûchers consacrés aux crimes maternels
.

...

PARTIE NARRATIVE...
Un événement (1/2) Personnage tragique
Posture théâtrale (3/4)

DISCOURS ( 5-16 )
Violentes imprécations
exclamatives
Exhortation

Causes
( femme /mari/ enfant)

Intentions

cruauté

PARTIE NARRATIVE
rage

Enfer

Introduction
Pièce inaugurale du recueil
Thème romantique du poète maudit
Paradoxe du titre : 5 strophes où il n’est question que de malédiction
Cf. vers 57 :"Soyez béni mon Dieu qui donnez la souffrance /Comme un divin remède à nos impuretés ..."
Vision chrétienne : et ton grandiose d’une tragédie: un double destin : celui de la mère (simple humaine) maudite par Dieu et celui du poëte (avec tréma , c’est à dire le créateur) maudit par sa mère.

Donc deux axes d'étude :
1.Mysticité ( caractère mystique, présence trés forte de la religion )
2.Souffrance , présence du Mal
-----------------------------
Conclusion:...............
Malédiction que la société fait peser sur le génie = pièce 2 , "L’albatros"


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IV. -  CORRESPONDANCES        (au pluriel) >>>>


La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.


Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.


Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,


Ayant l'expansion* des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

(* diérèse: effet d'allongement )

>>Correspondances entre le visible et l'invisible
Correspondances verticales entre "l'azur" et les "planches" ( cf. l'albatros)
Correspondances horizontales : synesthésie (correspondances entre les différentes perceptions) .
Le poète est lui le médiateur

1. la Nature : la métaphore lui donne une dimension sacrée; vision panthéiste. L'oxymore développe l'analogie visuelle qui repose sur la verticalité , le trait d'union entre le terrestre et le céleste. Lieu révélateur de messages à décrypter.
2. L'homme , dont la vie n'est qu'un passage, évolue dans cet espace profondément mystérieux (valeur de l'hyperbole : "forêts de..") mais qui ne demandent qu'à être compris : la personnification du v. 4 suggère la complicité bienveillante.


La strophe reprend l'impression sonore du v.2 en proposant un équivalent (comme) concret de la théorie des correspondances. Polysémie du verbe "se confondent" :à la fois confusion due à la mauvaise perception   de l'homme  et aussi analogie entre les différentes sensations.
La notion d'écho est également suggérée par les sonorités du vers (assonances : voyelles nasalisées et allitérations (KDL)
L'unité des sensations est proclamée: elle est inintelligible ("ténébreuse") pour les uns et riche ("profonde") pour ceux qui savent la percevoir . Unité des sensations qui donnent un sentiment d'immensité marqué par  les deux  comparaisons du vers 7 qui s'opposent et se complètent. ("correspondent" et  "se répondent") . Centre du poème , le vers 8 , longuement préparé , reprend les diverses perceptions déjà évoquées en les énumérant et il explicite le titre .
L'univers est donc une diversité  dont les différents éléments s'accordent dans une unité harmonieuse.


La reprise du terme "parfum" montre que la strophe propose une illustration de la théorie des correspondances. Sur le ton du constat , Le vers 9  rappelle  l'existence d' analogies entre l'olfactif ("les parfums"), le tactile ("la chair"), l'auditif ("les hautbois") et le visuel ("les prairies")
Ces analogies reposent sur la polysémie des trois adjectifs épithètes. L'évocation d'une sensation en suggère ainsi d'autres.
L'allitération en [f]   reprend d'ailleurs phonétiquement la correspondance sémantique entre les parfums, la fraîcheur et l'enfance . Ces trois termes possédant la même connotation de pureté.
Il s'agit là de correspondances horizontales.

La deuxième étape de l'illustration aborde le domaine moral : vice, abondance et plénitude. Ce sont des correspondances verticales , ces "parfums " appartiennent au spirituel (celui des "choses infinies"). La référence aux parfums violents et exotiques (vers 13) permet de rappeler l'unité des deux mondes , celui de la sensibilité et celui de la spiritualité . Correspondances horizontales : des sensations externes , olfactives , enivrantes "transports des sens", et  correspondances verticales : des sensations internes , spirituelles. Sentiment de plénitude soutenu par l'équilibre du dernier alexandrin (4X3).
Le poème est  composé de nombreuses correspondances sonores harmonieuses , il est donc lui-même illustration de la théorie.

Un poème composé de phrases déclaratives: comme s'il s'agissait de l'exposé d'une doctrine. Démarche didactique.
3 mouvements : le premier quatrain énonce la théorie, le deuxième la détaille et les tercets l'illustrent.


1er quatrain : une phrase en 2 parties: une seule ponctuation forte et des enjambements.


2ème quatrain: une phrase (ponctuations faibles) une comparaison dans laquelle se développe 2 autres comparaisons




Les 2 tercets présentent une phrase double (nette séparation marquée par le tiret)


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X. -   L'ENNEMI


Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.


Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.


Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?


- O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie!

Le titre = Une allégorie : l'article défini désigne le Temps (v.12), "l'obscur Ennemi"(v.13). Le temps qui détruit

Un poème qui repose sur une métaphore filée .Elle est développée à travers une succession d'images qui associe la vie du poète à un jardin dévasté. Les trois premières strophes proposent dans un déroulement chronologique les épisodes d'une vie associée au temps et à ses variations.
La quatrième présente de façon plus universelle ( du"je" au "nous") un constat pessimiste sur le thème de la fuite du temps.
                                Une triple métaphore filée
A) L'espace du jardin symbolise l'état d'esprit du poète.
B) Le sonnet assimile les étapes de la vie aux saisons.
C) L'espace du jardin est aussi l'image de l'inspiration poétique
A) Le poète se souvient de sa jeunesse . L'orage traduit la violence des passions selon un schéma très romantique. Poésie lyrique: le constat initial est une plainte . L'épithète "ténébreux" dramatise cette  mise en scène d'une époque révolue (passé composé du vers 5). Les contrastes (évocation hyperbolique de l'ombre et de la la lumière, vers 1/2) mettent l'accent sur les forces cosmiques et le déchaînement de la nature dont l'intensif ("tel") marque le degré de destruction. Cette idée de jardin "ravagé" est reprise et développée dans la phrase du deuxième quatrain. La comparaison hyperbolique du vers 8 assimile le jardin à un cimetière : mouvement vers le bas et la fermeture à l'opposé de  l'amplification céleste du vers 2. Les termes prosaïques ("pelle et râteau")amène l'idée d'une nécessaire reconstruction ,  évoquée dans le premier tercet : renouvellement ("nouvelles") d'un sol stérile car usé par l'érosion du temps (image en filigrane du flux et du reflux de la mer).
B)Le thème de la fuite du temps transparaît à travers l'évocation des trois moment de l' existence : la jeunesse = l'été ,
la maturité  = l'automne,
l'avenir inquiétant  (futur du vers 10), un hypothétique (conditionnel du vers 11) nouveau printemps (vers 9) mais aussi la perspective du néant
La jeunesse est marquée par les contrastes, l'alternance entre l'idéal et le spleen . La négation restrictive (v. 1) , l'adverbe de lieu (v. 2) et l'adverbe (v.3) de valeur négative soulignent cependant  la disproportion .
Le deuxième quatrain s'ouvre sur un présentatif qui amène un développement syntaxique en deux étapes dont la lourdeur ("que...et que") convient à l'évocation dramatique d'une fin de vie. C'est la matérialisation des désastres du temps.
Au mode déclaratif , celui du constat, succède le mode interrogatif. La conjonction initiale (v.9) semble amener un nouvel élan démenti par les exclamations "douloureuses" du deuxième tercet.Le redoublement de la plainte en montre la profondeur.
Le Temps personnifié, allégorie du monstre dont la malignité est notée par l'épithète du vers 13, est présenté comme un vampire à l'action  doublement   destructrice (extérieure et intérieure, jeu sur l'abstrait et le concret).Le poème s'achève donc sur une
référence mythologique génératrice d'angoisse
C) Cette confidence est aussi celle d'un poète créateur qui ressent la menace que fait peser le temps sur un difficile travail de création.
L'expression employée au vers 8 " l'automne des idées" suggère alors l'idée d'un dépérissement intellectuel. Le regard extérieur porté sur le passé est un regard désabusé sur une oeuvre produite par un esprit tourmenté et aujourd'hui insatisfait d'autant qu'il est menacé par la perte d'inspiration ("sol lavé comme une grève").
Les nombreuses images pessimistes sont celles de l'appauvrissement intellectuel et de la perspective d'une mort intellectuelle.
Dans cet ordre d'idées, les"fleurs nouvelles" du vers 9 peuvent désigner les poèmes du recueil lui-même : une entreprise nouvelle, celle du poète visionnaire à l'inspiration "mystique" (vers 11)

Conclure : Richesse des images qui proposent plusieurs niveaux de lecture. Un sonnet qui illustre le spleen , l'angoisse existentielle en même temps que le besoin d'absolu . Mais un poème qui permet d'exorciser ce malaise en l'exprimant


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XII. - LA VIE ANTERIEURE


J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.


Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.


C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,


Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

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XVII. - LA BEAUTE


Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.


Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;
J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.


Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études;


Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles:
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!


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XXXIII. -  REMORDS POSTHUME


Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d'un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir
Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse;


Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton coeur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,


Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d'où le somme est banni,


Te dira: "Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts?"
- Et le ver rongera ta peau comme un remords.

Un poème adressé à Jeanne Duval, "la Vénus noire", la maîtresse qui inspirait à Baudelaire amour et haine du fait de son caractère volage. Un sonnet écrit en 1847 au début de leur liaison et qui se situe dans le passage de Spleen et idéal dominé   par le thème de la femme sensuelle.
INTRODUCTION
Une confidence à la femme aimée qui rappelle Ronsard ( même inspiration, même forme, même lexique ) mais l'objectif est différent. Poème mélodramatique.
Evocation sinistre.
Un souhait,:que la femme infidèle soit condamnée au remords éternel.
a) Une vision :anticipation et objet de la vision.
b) La représentation de la mort , une première punition.
c) la vraie punition .
a)Une longue phrase de 13 vers qui montre la femme dans le tombeau . Un enchaînement de temporelles (lorsque...Et lorsque...Quand...Durant..) qui impose la vision funeste.Les verbes sont au futur de l'indicatif , futur de certitude. Le sujet principal (vers 9) est séparé du verbe principal (vers 12) par deux propositions incises . La phrase s'achève sur un discours :projection d'une prosopopée sur le mode de la certitude:"Te dira"
Une vision d' avenir funeste qui découle d'une vie présente dissolue
L'objet de la vision: une représentation physique de la femme désignée par les nombreuses occurrences de la 2ème personne
Reprises en parallélisme : " Lorsque tu ..." X2
                                          ta poitrine / ton coeur
                                          Et tes flancs/et tes pieds..."
Volonté donc de présenter une vision complète , avec toutes ses nuances.
Vision dont le caractère dramatique est proposé en crescendo :
de "tu dormiras" (vers 1) un euphémisme,la  mort est évoquée sous forme de repos , associé à l'idée de beauté majestueuse, de richesse ("monument...marbre").L'endormissement, générateur de paix;
à l'image finale (v.14) , image réaliste et répugnante de la décomposition du corps.
Donc la femme est d'abord montrée à travers un rappel de ses charmes physiques.
Nombreuses références anatomiques du 2ème quatrain. " ta poitrine peureuse" évoque la grâce fragile du buste féminin, sa souplesse ("assouplit"). référence au corps sensuel : "les flancs". L'adjectif "charmant" rappelle l'attendrissement et l'attrait que l'insouciance de la jeune femme génère. Mais c'est aussi l'image d'une femme infidèle (v.7 et 8) les deux infinitifs "battre...vouloir" est un rappel d'une vie amoureuse jamais satisfaite. Une femme qui ne se fixe jamais : "course aventureuse".
Le charme étrange qui la définit au vers 1("belle ténébreuse") suggère le mystère mais il s'agit déjà d'un reproche et l'adjectif possessif est faussement affectueux, en fait le terme "ténébreuse" s'accorde parfaitement à la couleur sombre de la mort.
b) La représentation de la mort , une première punition.
Thème grave souligné par le rythme ample (enjambements vers 3/4- 5/6) et régulier (hémistiches du vers 1) La mort est enfouissement "Au fond de", écrasement "monument" (= poids de l'édifice), étouffement "opprimant" et rétrécissement "ne...que"
Représentation avan tout concrète, matérielle avec la référence au "marbre noir" qui s'accorde à la "belle ténébreuse": beauté majestueuse ("monument") mais froide ("marbre").
Les vers 3/4 présentent l'atroce réalité par l'intermédiaire d'un chiasme :" l'alcôve" = "la fosse", le "manoir"="le caveau". Abandon et solitude marqués également par les adjectifs.
Les sonorités dures (K et dentales ) procurent un effet désagréable , de martèlement.
La pierre tombale est donc la première punition: elle agit, elle pèse sur une infidèle (et non sur un corps inerte). La mort est un supplice et non un aboutissement: c'est une entrave à la vie imposé par un bourreau, une personnification amené par étapes ( un monument= la pierre= le tombeau personnifié), car la punition est avant tout morale
La vraie punition explicite le titre. Le tombeau est le complice : l'explication est donnée en incise ((vers 10), le tombeau ouvre sur l'infini , il peut donc comprendre le poète avide d'infini, passionné d'idéal "Mon rêve infini" fait écho à "ma belle ténébreuse" = ce que possède le poète mais la première possession = la perfection , la deuxième = l'imperfection (vers12). Le vers 11 rappelle l'idée avancée dans les quatrains: la mort est bien un bannissement. L'adjectif "grande" est banal mais suffisamment expressif pour faire naître l'angoisse , une angoisse bien connue (cf. le démonstratif "ce").
Prosopopée au style grandiloquent  , langage soutenu, plein de solennité, des périphrases, celle du vers 13 qui énonce la faute peut paraître énigmatique : ce que n'a pas connu la "courtisane" c'est la vie heureuse des amants fidèles, elle ne connaîtra pas cette nostalgie posthume . Au regret se substitue le "remords": douleur morale causée par la mauvaise conscience.
Le dernier vers ( la 2ème phrase du sonnet, brièveté d'une chute) se détache (alinéa). Il associe de façon condensée, l'horreur physique et l'horreur morale, comparaison qui permet d'associer concret et abstrait.
CONCLUSION
Inspiration : la pléiade et le romantisme . Une poésie vengeresse. La femme peut faire naître des images d'amour( l'idéal de "Parfum exotique") mais aussi de haine et d'angoisse.

RETOUR

XXXIX


Je te donne ces vers afin que si mon nom
Aborde heureusement aux époques lointaines,
Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
Vaisseau favorisé par un grand aquilon,


Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,
Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,
Et par un fraternel et mystique chaînon
Reste comme pendue à mes rimes hautaine;


Etre maudit à qui, de l'abîme profond
Jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond!
- O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,


Foules d'un pied léger et d'un regard serein
Les stupides mortels qui t'ont jugée amère,
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain!

RETOUR

XLIV. - REVERSIBILITE

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le coeur comme un papier qu'on froisse?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté;
Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières!

RETOUR

LVI. - CHANT D'AUTOMNE ( I )
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts!
J'entends déjà tomber avec. des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.

J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe;
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui? - C'était hier l'été; voici l'automne!
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
 


...RETOUR

Le titre est un octosyllabe , rythmé par le son /A/  souvent  féminin en latin : en fait deux traductions possibles : soit "triste et vagabonde", soit "choses tristes et vagabondes". Ces qualificatifs peuvent donc être attribués à Agathe, " la Bienveillante" . Mais ce prénom  qui devrait individualiser ne désigne pourtant aucune femme précise. C'est d'ailleurs le seul prénom féminin des Fleurs du Mal . On peut donc être tenté d'y retrouver toutes les femmes, d'autant qu'aucune description n'apparaît dans le poème.
Le titre annonce le double thème:
Tristesse de l'enfermement et recherche d'un ailleurs (spleen et idéal)
Construction et unité du poème.
Deux parties : les trois premières strophes dans lesquelles sont présents deux acteurs : le poète et Agathe.
Les trois dernières où les acteurs disparaissent pour une l'évocation d'un Eden perdu dans le temps .
Nostalgique d'un passé : celui d'une "vie antérieure".
Deux groupes de strophes qui se complètent: l'immatérialité d'Agathe, présence sentimentale rêvée ("ton coeur") prépare l'évocation de "l'innocent paradis" enfantin, unité soutenue par les tours interrogatifs
qui donnent au poème sa dimension de déploration.
Les trois premières strophes
Elles développent l'antithèse (enfermement/ouverture), la mer étant médiatrice.
L'apostrophe initiale est élégiaque, elle ouvre un faux dialogue qui souligne affinités et ressemblances.: dégoût du monde (adjectif "noir" antéposé) et aspiration à la pureté.
La présence de cette interlocutrice  assure l'unité de cette première partie et rompt la solitude : cf. la  proximité  marquée par la syntaxe ("Dis-moi"). La réponse à la question initiale se trouve dans la deuxième strophe qui énonce sous la forme exclamative et interrogative un avis partagé : la mer permet d'accéder à l'idéal , d'autant que la strophe joue sur l'ambiguité de l'homonymie. Les termes "chanteuse" et "berceuse" impose l'idée de la mère consolatrice.Le terme "labeur étant pris dans le sens étymologique de souffrance. L'image du couple parental apparaît en filigrane, le père étant symbolisé par les" vents grondeurs". Image d'une autorité parentale (sonorités dures des épithètes "rauque" et "grondeurs") que la douceur maternelle transforme en refuge.La troisième strophe  met l'accent sur la complicité entre le moi du poète et la femme. Deux énoncés : à celui du poète (vers 11) répond celui d'Agathe (vers 15) 
LXII. -  MOESTA ET ERRABUNDA

Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l'immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité?
Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs!
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs!

Emporte-moi, wagon! enlève-moi, frégate!
Loin! loin! ici la boue est faite de nos pleurs!
- Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe
Dise: Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate?

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,
Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,
Où dans la volupté pure le coeur se noie!
Comme vous êtes loin, paradis parfumé!

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
- Mais le vert paradis des amours enfantines,

L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l'animer encor d'une voix argentine,
L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs?

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Le parallélisme de construction ( à l'exception du premier point d'interrogation ) montre qu'Agathe est censée prononcer les mêles paroles. La tournure "Est-il vrai" apparaît comme un espoir, une demande de confirmation , celle d'être compris. Similitude entre les deux énoncés confirmée par la reprise  de l'adverbe "loin" at par l'analogie entre "pleurs" et "douleur", entre "boue" et "remords".
On peut noter le jeu des rimes Agathe/ frégate ( navire rapide et léger qui vole sur la mer) . Pour Baudelaire la femme est un navire et le navire est femme : bercement et balancement (cf.
le poème LII , " Le beau navire", strophe 2) . Similitude soulignée par   l'homophonie entre 's'envole" et "enlève".
Le double masculin de la frégate est le mot "wagon" qui lui permet d'abolir les distances terrestres.
Les trois dernières strophes présentent le paradis perdu:  "l'autre océan" du vers 3, loin d'une vie citadine présentée comme l'enfer moderne "immonde" (= impur selon la loi religieuse) . Au noir d'ici et maintenant s'oppose l' univers coloré d'ailleurs et d'autrefois  :  le bleu céleste (cf. les fonds bleus des tableaux de l'art bizantin) , la couleur verte de la fraîcheur de l'enfance (cf. : "Il est des parfums fraixs comme des chairs d'enfant" in   Correspondances) et toutes les autres couleurs contenues dans l'homonyme agate, pierre aux couleurs vives et variées. Couleur des "bouquets" et des "bosquets" dans la strophe 5 qui propose une scène  champêtre selon un modèle pictural .
La strophe 4 reprend la forme de l'apostrophe pour constater et regretter la  distance qui sépare  hier et aujourd'hui, regret souligné par l'anaphore de l'adverbe "où". Les strophes 5 et 6 qui développent une question, accentuent ce sentiment d'échec  car la question demeure sans réponse. La conjonction du vers 21 ("Mais") s'oppose implicitement à toute espérance. Les généralisations (cf. l'article et les indéfinis) et  le champ lexical de l'amour donnent d'abord une image abstraite du paradis avant que l'évocation d'un espace champêtre très conventionnel (strophe 5) ne matérialise ces idées de bonheur et de "volupté" irrémédiablement perdues.
Cependant, rappeler le paradis est une façon de le ressusciter . Ainsi ces "cris plaintifs" (v.28) sont-ils  ceux de la poésie élégiaque , force créatrice de l'écriture poétique.
Conclusion : le mal de vivre dans le monde réel condamne ceux qui le ressentent  à l'errance et à la tristesse L'idéal fait d'harmonie, de correspondances, d'abstractions semble désormais inaccessible car marqué par l'éloignement et seule l'entreprise artistique permet de ressusciter le paradis.

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LXVI. -   LES CHATS


Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.


Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres;
L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.


Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin;


Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

Un des poèmes appartenant au bestiaire des Fleurs du mal
Rappeler que pour Baudelaire l'image des chats est étroitement liée à celle de la femme comme le montrent explicitement les deux autres poèmes du recueil . Ici, le poète semble s'attacher à une description de l'animal sans aucune référence claire à la femme . Le sonnet apparaît donc comme l' éloge d'un animal familier observé, compris et apprécié pour sa grâce et sa noblesse qui l'éloignent du monde du vulgaire.
Le poème progresse à partir d'une série d'identifications
entre:- certains êtres humains et les chats
-les chats et les coursiers de l'Erèbe
-les chats et les sphinx
-les chats et l'espace infini
Etude linéaire tenant compte de ces associations.
1er quatrain: Il s'articule autour des notions d'affection et de réciprocité( cf. le verbe principal et l'adverbe "également"accentué grâce à la coupe du vers2 ). Cet équilibre est reproduit par le rythme binaire de cette strophe dont les vers sont marqués à l'hémistiche (vers 2 et 3 = césure; vers 1 et 4 = coordination. C'est donc l'idée de couple qui prédomine: couple des sujets (v.1) substantif + adjectif . Ces deux catégories humaines opposées (sensuels et intellectuels) se rejoignent dans leur identification avec l'animal.
Couple des sonorités : deux sons voyelles dominants: /a/ et les sons nasalisés /en/.
Ceux qui aiment et ceux qui sont aimés dont l'union est notée par la reprise symétrique du vers 4 "comme eux".


Si l'article défini pluriel généralise , les nombreux adjectifs empêchent cette généralisation d'être réductrice et simplificatrice , ils soulignent la profondeur (fervents) de l'affection, le sérieux d'un amour associé à la maturité (le deuxième hémistiche du vers 2 peut aussi bien renvoyé aux sujets du vers 1 - amoureux +savants -,qu'à l'objet du vers 3 - les chats.) , les qualités naturelles des chats dont la puissance suggère le félin sauvage alors que  la douceur suggère la domesticité. L'accent est d'ailleurs mis , au vers 4, sur l'attachement à un monde chaleureux ("frileux") et familier ("sédentaire") un contexte propice à l'épanouissement de l'amour et au travail intellectuel .
2ème quatrain : La deuxième strophe propose une approche morale des chats. Le vers 5 fait écho au vers 1. Il marque la réciprocité en un chiasme (volupté = amoureux fervents / science = savants austères). Les chats s'échappent de la vie futile faite de bruit (le silence) et de lumière (ténèbres) car ils possèdent les traits contradictoires des deux catégories d'homme ( amoureux = obscurité ; savants = silence) .
Tentation de les associer à la mort mais la référence à l'Erèbe si elle met l'accent sur leur caractère nocturne , montre avant tout qu'on ne peut les confiner à leur nature animale en les apprivoisant. Le conditionnel souligne surtout l'impossibilité. La référence vaut aussi pour sa dimension descriptive : la docilité des "coursiers" est imagée grâce au verbe "incliner"; donc la référence met en valeur , par inversion, la " fierté" des chats qui surrenchérit sur "l'orgueil" du vers 3.
Les deux tercets ( ou le sizain) proposent une approche extérieure, une espèce de portrait impressionniste. Des métaphores qui amènent un élargissement, une amplification spirituelle : alors que les quatrains emprisonnent les chats dans l'espace et dans le temps ("saison, maison"), dans les tercets les limites disparaissent, l'évocation du désert se substitue à l'espace domestique et l'évocation de l'éternité ("un rêve sans fin") s'oppose à l'idée de saison.
La description des chats passe par leur ressemblance aus Sphinx: il s'agit d'embellir l'image d'un animal ("nobles...grands") doué de raison : le verbe du vers 9, "Ils prennent" laisse en effet entendre une démarche volontaire, réfléchie (cf. le gérondif "en songeant") pour vivre à l'écart du monde.L'expression "au fond des solitudes" , par le pluriel et la locution , marque la distance qu'ils cherchent à établir: éloignement spatial et éloignement temporel. Noter les sifflantes (allitération en /S/ du vers 11), sonorités propices à l'évocation d'un sortilège, d'un mystère que le deuxième tercet développe.
Recours à la métonymie (les parties du corps  "les reins...les prunelles" ) pour présenter un animal médiateur. Sa matérialité permet d'accéder à l'immatérialité , au rêve comme le suggèrent l'épithète "magique" et le verbe "étoiler". De ces chats qui cherchent l'obscurité , émane la lumière. "Etincelles", "parcelles", "prunelles" se font écho aussi bien au point de vue du sens que du son.
Les chats se dissolvent donc en fragments de matière que la comparaison du vers 13 associe au sable du désert, et le dernier vers apparaît comme une apothéose : sentiment de fusion de ces animaux avec le cosmos , sentiment soutenu par la dimension spirituelle ("mystique") que le poète attribue aux chats.

Conclusion Si certaines catégories humaines ressemblent aux chats , ces derniers donnent une leçon de sagesse à l'homme et possèdent le pouvoir de conduire à un mystérieux au-delà, un ailleurs qui laisse deviner l'idéal. Paradoxe baudelairien où un animal introverti et casanier devient le médiateur et l'emblème de l'ailleurs.

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LXXVIII. - SPLEEN

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

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XCIII   A UNE PASSANTE

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?

Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! jamais peut-être!
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!

COMMENTAIRE LITTERAIRE

QUESTIONS
1. Quelles remarques pouvez-vous faire sur le rythme et les sonorités des vers 1 et 9 ? (2 points)
2. Etudiez la représentation physique de la femme proposée par le poète.

VOUS FEREZ DE CE POEME UN COMMENTAIRE COMPOSE. (16 points)

Rapide explication linéaire
Titre dédicace à une anonyme
V. 1 : les hiatus, le bruit, une rue " entendue ". Le " moi " du poète que le bruit isole.
V2: un vers en expansion qui mime l’arrivée ("d’un plan éloigné à ... )une silhouette.
v. 3/4 le rythme binaire: démarche chaloupée. Passé simple. Portrait impressionniste article indéfini (représentative de toutes les femmes) voyelles nasalisées suggestives Volume de la phrase (4 vers). Beauté froide (statue) Femme mystérieuse . " Spleen -
la mort - et idéal : une beauté aristocratique ".
V.6 : le poète (moi, je). Saveur prolongée ( t) du spectacle qui le pétrifie: Plongé dans un autre temps et un autre lieu (idée de démence " extravagant)
v. 7 le thème du regard, l’idée de danger (les vertiges de l’amour: expressions hyperboliques) et ses conséquences maléfiques!)structure de la phrase qui met en valeur les deux hémistiches du V.8--V.9 L’ellipse pour le coup de foudre et sa fugacité Valeur expressive de la ponctuation = émotion. Le pouvoir de la femme (renaître). D’une expression impersonnelle " Fugitive beauté " (elle reste une inconnue) au personnel : le " tu " rapprochement illusoire (besoin profond de communiquer).Mais éloignement dans le temps et l’espace (V. 12) prise de conscience (changement typographique ) (ponctuation) V. 13 chiasme :destinée inversées !double invocation du v. 14 (déploration) jeu des pronoms . La responsabilité de la femme : reproche dans le dernier hémistiche

plan

1/ une rencontre ...
a) le décor citadin
b) Le portrait impressionniste de la femme
c) Un portrait ambivalent

2/ ...génératrice d’angoisse
a)une beauté éphémère
b)Le thème de la séparation
c) la nostalgie du poète

Eléments pour une introduction: " A une passante " appartient aux " tableaux parisiens ", deuxième section des Fleurs du mal .le sonnet est donc lié à l’inspiration de la ville. Mais l’univers urbain est surtout ici l’occasion de développer un thème très romanesque celui dune rencontre fortuite. La tonalité lyrique accompagne l’apparition d’une " fugitive beauté ", une femme à la fois " ange et démon ". C’est pour le poète /spectateur un éblouissement esthétique qui fait naître l’espoir, la quête d’une nouvelle existence idéalement heureuse immédiatement suivi d’une solitude irrémédiable.

Début rédigé de développement

Le poème s’ouvre sur l’animation et les bruits de la rue ; données qui disparaissent , estompées par l’apparition. Cette rue n’est pas vue mais entendue comme le suggèrent l’épithète " assourdissante " et le verbe " hurlait " . Ces bruits ne relient pas avec l’extérieur mais plutôt enferme l’homme assourdi et ne le pénètre que pour le blesser. Blessure soulignée par l’allitération des dentales /D/ et /T/ qui créent une impression de martèlement - et par les hiatus expressifs qui produisent des effets de distorsion:

" La rue assourdissante  autour de moi hurlait "

L’homme se sent isolé de la foule, par ce tumulte lancinant que le rythme régulier de l’alexandrin 2/4/4/2 souligne parfaitement. Notons également le report de la sonorité initiale " La rue " sur la finale " hurlait ". ce procédé phonétique concourt a créer une impression de halètement qui entoure la rencontre d’une sorte de halo.

L’apparition de la femme est ainsi vécue " de l’intérieur ". l’attention est d’abord portée sur la silhouette et l’allure. Ce ne sont que de simples notations , des suggestions qui font de ce portrait un portrait impressionniste.

Le rythme binaire , couple d’adjectifs, couple de substantifs, couple de participe présent et les hémistiches du vers 2 miment la démarche chaloupée que les gestes soulignés par les sonorités nasalisées , rendent presque provocatrice. Les termes choisis pour ce portrait impressionniste, proposent l’image d’une beauté à la fois aristocratique et froide. En effet, le " faste " et la " noblesse " de l’allure et du geste , la richesse de l’habillement (" le feston et l’ourlet ") ,laissent la place à l’image de la statue qui représente à la fois la perfection et la froideur. La phrase, toute en expansion, propose une perception progressive et une vue d’ ensemble de cette inconnue . Les articles définis " le feston ", l’ourlet " en font d’ailleurs un modèle, une silhouette représentative de toutes les femmes...

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CXXII. - LA MORT DES PAUVRES

C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre;
C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir;

A travers la tempête, et la neige, et le givre,
C'est la clarté vibrante à notre horizon noir;
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;

C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;

C'est la gloire des dieux, c'est le grenier mystique,
C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus!

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"Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
Chargé de toile, et va roulant
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent."

LII, Le beau navire , strophe 2I, L
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