*   christian.mathisarobaseclub-internet.fr

L'étude qui suit n'est pas personnelle. Elle a été publiée il y a plus d'une vingtaine d'années par l'Institut Pédagogique National dépendant du Ministère Algérien de l'Education dans une anthologie -sans nom d'auteur- intitulée "RECUEIL DE TEXTES" 3ème année secondaire .

ETUDE D'UN ROMAN CLASSIQUE

L'EDUCATION SENTIMENTALE FLAUBERT (1869)

Le roman classique, comme on le verra sur l'exemple particulier de " l'Education sentimentale ",, repose sur un certain nombre de conventions techniques : une intrigue linéaire, l'existence de personnages bien individualisés, la présence d'un cadre spatio-temporel ; le rôle de démiurge de l'auteur

PLAN POUR L'ETUDE DE L'EDUCATION SENTIMENTALE

Lecture à plusieurs profondeurs successives

- la fiction

- les effets de réalité

- la narration

I - LA FICTION : Cf. le sous-titre du roman : " Histoire d'un jeune homme ".

L'histoire couvre la période de 1840 à 1867, qui correspond à une " tranche de vie " de Frédéric Moreau (de 18 à 45 ans).

Elle est faite de ses relations d'amour et d'ambition avec,, un univers de personnages

a) Frédéric rencontre le ménage Arnoux au début du roman et de la vie, cela décide de tout le reste ; le couple de premier plan est celui que constituent Frédéric et Mme Arnoux

b) Frédéric rencontre les protagonistes (puissances d'argent, courants politiques) du jeu social de l'époque, jeu dont il reste généralement un simple spectateur.

II - LES EFFETS DE REALITE

Le cadre spatio-temporel nous restitue l'époque

a) décors

décors naturels (rues de Paris, la Seine, la forêt de Fontainebleau)

TEXTES 10 - 39 -

traits de mœurs, modes

salons, fabrique, luxe du demi-monde

- TEXTES 21 - 29 - 20 -

b) réalité sociale et politique : lutte des classes société de classes

- TEXTE - : 9 -

installation des puissances d'argent

- TEXTES - : 4 - 28 -

prodromes de la révolution de 1848

- TEXTE - : 30 -

la révolution de 1848 et son échec

- TEXTES - : 35 - 36 - 38 - 46 -

L'épaisseur des personnages

Il y a des personnages dans le roman, qui sont la représentation des personnes, telles que nous les concevons dans la vie réelle.

a) Ils sont identifiables, - distincts les uns des autres : ils sont dotés d'une identité et de traits permanents, qui relèvent de toutes les dimensions de la personne

- leur appartenance sociale

et leur métier (le cas échéant)

- leurs options politiques

- leurs antécédents

- leur âge

- leurs traits psychologiques et physiques individuels.

Ils ont donc des coordonnées qui permettent de les reconnaître, même s'ils subissent une évolution au cours du roman. TEXTE 3

Cette présentation des personnages se fait dans le texte par :

(1) l'attribution d'un nom - nom souvent symbolique -

Deslauriers : à lire " des lauriers "

Sénécal : dérivé de Sénèque le stoïcien

Duissardier probablement fort comme un hussard

Martinon : rappelle Martin l'ours

Pellerin : l'éternel (et malchanceux) pélerin de l'Art

Regimbart : a un caractère difficile qu'il confond. avec le civisme (il " se regimbe " à chaque instant)

Hussonnet : avec ce suffixe diminutif, comment le prendre au sérieux...

Delmar : a pratiqué la chirurgie esthétique sur son patronyme

Dambreuse : a embourgeoisé le sien (d'Ambreuse)

le père Roque : n'est pas bon homme malgré sa bonhomie, il est brutal en toutes choses comme le roc qui vous écrase

la Vatnaz nom aux consonances étrangères inquiétantes

Rosanette c'est un surnom, pour désigner Rose-Annette Bron, fille facile...

Très épisodiques ou simplement cités, des personnages au nom très clair Compain (= copain), Lovarias (baiser au front à Mme Arnoux), Beauminet le notaire (voir La Fontaine), l'industriel Fumichon...

Mme Arnoux a pour prénom Marie - ou Marie-Angèle l'idole, l'idole pure.

Frédéric a pour patronyme un nom roturier d'une part, et d'autre part volontairement banal : Moreau.

(2) les portraits : de la simple esquisse à la série de portrait consacrés au même personnage (Mme Arnoux en particulier).

- TEXTES - 1-2-3-4-5-7-12-45-

22 -

La place et le nombre des portraits ou esquisses est en relation avec le rôle du personnage dans le drame.

- TEXTE -- : 40 -

(3) la reprise insistante des mêmes notations psychologiques (ex. pou; Frédéric, " ébloui ", " étonné ", " fasciné ", etc.) ou des mêmes décors ou éléments de décor pour certains personnages, - procédé qui prolonge, répète en filigrane, ou le cas échéant remplace, le portrait en pied tout le long du texte.

TEXTE - :32-

A Mme Arnoux est toujours associée lumière ou chaleur : soleil lampe - feu - suggestion d'incendie objet en or ou reflet doré couleurs ambrées.

b) Ces identifications claires et distinctes, ces différences permettent les échanges :

de vrais dialogues établissent une communication entre des personnages que l'on reconnaît à leurs propos :

TEXTES - : dialogues d'amour 41 - 27 -

discussions politiques 42 - 44 -

III - LA NARRATION : L'ORGANISATION DU ROMAN

A) La distanciation : la place de l'observateur-narrateur par rapport à sa fiction.

1°) Réélaboratiom de la réalité autobiographique:

" L'Education sentimentale" n'est pas un récit autobiographique, mais une création romanesque.

La trame de l'E.S. emprunte beaucoup d'éléments à la vie de Flaubert 'histoire d'amour avec " Mme Arnoux "et

les principaux personnages secondaires. Présence de l'homme Flaubert dans son roman ?

Un écrivain écrit nécessairement ;avec tout son être et toute son expérience. Quelle distance met-il entre lui et son texte ? voilà la seule question à se poser, quelle que soit l'origine de l'anecdote.

Or, l'E.S. n'est pm une recherche du temps perdu, la réalité vécue est reconstruite, travaillée :

(1) Transposition psychologique : Frédéric n'est pas le portrait de

Flaubert : il reçoit une personnalité originale - celle d'un velléitaire -

qui permet une interprétation nouvelle de l'aventure amoureuse.

(2) Elargissement et enrichissement de l'action : L'histoire vécue reçoit des dimensions nouvelles : une aventure politique est jumelée à l'aventure amoureuse et le couple Frédéric - Mme Arnoux ne reste pas isolé comme dans le souvenir, il est inséré dans l'histoire, dans la société par la présence d'une foule de comparses et de la foule elle-même. Flaubert avait pensé à un sous-titre pluriel : "Fruits secs" et il critique dans une lettre celui qu'il a adopté : " Histoire d'un jeune homme ". Il fait dans l'E.S. l'histoire de la génération qui avait 25 ans en 1848.

(3) Cet enrichissement se fait d'une façon organisée et aboutit à la création d'un système rigoureux de personnages. L'E.S. est une construction, qui a une signification.

2°) Vision objective

les personnages du roman et leur aventure sont vus de l'extérieur par le romancier, ils sont l'objet du regard.

Cela s'exprime par

a) La désignation des personnages

- noms communs

- noms propres

- repris par il, elle

la 3° personne, qui fait des personnages des "délocutés" (ni allocutaires du narrateur, ni locuteurs)

EX. : E.S., I, 1, début : "Un jeune homme de dix-huit ans... "" M. Frédéric Moreau... "

Une fois le premier personnage introduit dans le récit, il vit de sa vie propre et rencontre les autres personnages, qui apparaissent ainsi dans l'histoire en liaison avec ses épisodes successifs.

b) Le temps du récit : le passé simple, qui situe l'aventure dans le temps envisagé comme objet d'étude ou de narration et sans aucune relation avec le présent du narrateur.

-- EX. - E.S., I, 1, début : " Enfin, le navire partit... "

Le narrateur raconte une histoire, il n'est pas en train de vivre son histoire personnelle, le roman est une fiction et non une expérience que l'auteur serait en train de traverser.

3°) Omniscience du narrateur :

L'observateur qui raconte ne se place pas dans les conditions ordinaires, il n'est pas réduit à interpréter des apparences : il est omniscient, il " sonde les et les cœurs " comme Dieu.

(1) Il voit, entend, sait - et nous révèle - ce qui est caché, secret, intime:

- il ne décrit pas seulement les attitudes, mais aussi les désirs, les rêves, tous les sentiments qui inspirent ces attitudes ;

-il ne rapporte pas seulement les dialogues, il fait aussi connaître les réflexions non exprimées. Le style indirect libre, en particulier, est utilisé à ces deux fins, indifféremment.

TEXTES - : 8 - 18

16 -

Il emprunte le regard du personnage, voit par ses yeux se place derrière son personnage et le voit regardant :

description du décor reproduit le plus souvent la vision du personnage qui est au centre de scène, - Frédéric presque toujours

TEXTES-: 20 - 21 - 35 -

Cette mise en perspective est propice à l'expression des correspondances les états de l'âme et le spectacle qui s'offre aux yeux.

TEXTE - :6 -

Ainsi, le romancier manipule librement tous les éléments de sa fiction, Mais il les manipule de l'extérieur. Aussi cette création arbitraire donne-t-elle l'impression d'exister par elle-même, douée d'une vérité objective, l'illusion d'un monde complet et autonome.

C'est le principe des marionnettes.

4 °) Recul et humour

Ce recul du romancier prend par rapport à sa fiction ne se confond pas avec la neutralité , son roman est une vision du monde, mais c'est la sienne, il se distingue de l'univers qu'il crée mais son mouvement de recul est perceptible et la qualité de son regard sur sa fiction est partout sensible. Il s'agit ici d'un regard de dérision, cet univers de sa fiction il le regarde d'en haut mais aussi de haut.

Ce désaveu est impartial. : il porte sur Frédéric et sur tous les groupes sociaux et groupes d'opinion. Frédéric rêve, les autres " veulent conclure ", croient détenir la vérité, c'est la marque de l' " ineptie " selon Flaubert.

TEXTES rêveries chromos : 11 -

utopies 24 - /26 -

B) Structures du récit:

Le roman raconte une aventure, c'est un récit.

On y trouve 1°) des coordonnées spatio-temporelles

2°) une unité : un cadrage

3°) une progression

1") Les Coordonnées spatio-temporelles

a) Les repères

Indications de date et de durée fréquentes et cohérentes.

Elles sont de deux sortes : dates absolues, qui permettent d'évaluer les durées objectivement (millésime, mois, jour) / et dates relatives (du type : " le lendemain "), qui reproduisent la durée de la conscience, livrent le contenu subjectif de la succession des jours.

Le soin apporté à la notation du temps révèle un élément essentiel de l'aventure de Frédéric : il souligne l'écoulement stérile de sa vie.

Indications de lieu en relation avec les indications de date les déménagements des Arnoux traduisent leur déchéance progressive et sont d'autre part l'occasion de poursuites symboliques à travers Paris (Frédéric ne peut vivre seul)

surtout, l'alternance spatiale Nogent/Paris, ce mouvement pendulaire de Frédéric, est un élément essentiel de son aventure : les mouvements de Frédéric s'annulent, il ne fait que des allers et retours, le temps passe mais ne le mène nulle part.

b) Traitement de l'espace et du temps

L'espace et le temps sont, on le voit, traités conformément à la représentation que nous nous en faisons, que le lecteur s'en fait :

- respect du caractère continu de la durée, - et même, le récit de l'E.S. colle à l'ordre chronologique,

- respect du caractère discontinu de notre présence à l'espace (un même personnage n'est pas dans plusieurs endroits simultanément ; le roman n'instaure pas une présence humaine au temps et à l'espace autre que celle, conventionnelle et arbitraire, que conçoit le lecteur " de bon sens ".

2°) Cadrage et unité d'action

Un découpage arbitraire est pratiqué dans le réel :

- choix d'une certaine durée (Frédéric de 18 à 45 ans)

- et d'une certaine perspective (celle de Frédéric)

qui donne son unité à l'aventure

a) Frédéric est partout présent dans le roman, et occupe la place centrale

Il n'y a pas de "portrait" de Frédéric; en revanche, il se contemple plusieurs fois dans des miroirs;

c'est lui qu'on suit dans ses déplacements (quand les Arnoux déménagent, on ne nous montre pas leur déménagement, on nous montre Frédéric errant à leur recherche)

Iil est le seul à participer à la vie de toutes les cellules évoquées : Nogent, cellule Arnoux, cellule Dambreuse, monde Rosanette, clubs de 1848 ; vers lui converge l'amour des quatre femmes - il fréquente aussi bien les milieux capitalistes que les groupes révolutionnaires.

b) Le récit a un commencements et une fin, c’est une structure close

Un commencement et une fin clairement situés : datés

I , 1, l° ligne " le 15 septembre 1840, vers 6 heures du, matin... " (date absolue)

3 § "Un jeune homme de 18 ans..." (date à l'intérieur de la fiction)

III, 6 " Vers la fin de mars 1867... "

III, 7 " Vers le commencement de cet hiver... "

Structure close du fait de la symétrie entre le début et la fin du récit :

I, 1 : 15 septembre 1840 1° rencontre de Frédéric -avec Mme Arnoux et promenade avec Deslauriers

I, 2 retour en arrière : amitié de Frédéric et Deslauriers au collège, antérieurement à 1840.

III, 6 dernière visite de Mme Arnoux

III, 7 conversation de Frédéric et Deslauriers " réconciliés ", qui évoquent le passé et spécialement le collège.

Dans cette dernière conversation, ils font le bilan de leur vie le roman se termine par un parfait :

" C'est là ce que nous avons eu de meilleur ! " (bis).

Structure close mais aussi encadrée, dépassée, débordée par le rappel

avant le récit

et après le récit

d'une époque antérieure à celle du roman avant 1840 - / 1840-1867 / ( rappel en 1. 1-2) / LE ROMAN (souvenirs en III, 7)

3°) Une action : une progression

a) Fonction des personnages : la structure actantielle du roman

Le récit met les personnages en relation.

Chacun a sa place, une fonction, dans l'aventure.

Les personnages se groupent alors en actants, selon leur fonction.

(1) Le premier actant, le sujet, est Frédéric :

- c'est sa vie qui est racontée, celle des autres n'apparaît qu’autant qu'elles sont traversées par la sienne.

- lieux et gens sont évoqués dans sa perspective : on ne voit es autres personnages qu'autant qu'il les voit ;

- et le romancier omniscient ne viole guère que le secret de son cœur à lui ; de lui seul les motivations sont explicitées.

(Exceptionnellement, cependant, il arrive que le narrateur adopte la perspective d'un autre personnage, pour quelques lignes ou quelques paragraphes :

celle de Deslauriers (p. 250) - juste avant ses trahisons

celle de Mme Arnoux (p.253) - quand elle découvre son amour pour F.

celle de Pellerin - quand on lui a commandé le portrait de Rosanette

celle de Rosanette (4 lignes) - quand la lorette aime d'amour.

Mais ce ne sont que brèves usurpations de la fonction sujet, le grand jour de la vie de chacun de ces privilégiés...)

TEXTES - - 31 - 33 - 34 -

(2) Mme Arnoux est le deuxième actant elle est l'objet de la quête de Frédéric. Frédéric la regarde, la désire, la rêve ; nous ne la voyons que par lui ; elle n'a de vie autonome que dans les deux textes cités ci-dessus.

Frédéric poursuit le bonheur : la gloire, la richesse, l'amour voilà son aventure. C'est l'action du roman.

Mais Frédéric est un héros négatif, l'antihéros : il échoue dans sa quête.

Il est celui qui ne peut pas, ne sait pas vouloir, ne fait pas.

Il échoue parce qu'il ne fait que rêver la richesse, la gloire et l'amour, il ne réalise rien. Il s'agite et n'agit point.

Les autres décident pour lui et de ses tentatives et de son échec.

Son objet, Mme Arnoux, c'est aussi l'obstacle qui l'arrête, dans l'amour comme dans l'ambition. Sa maladresse et le hasard font le reste sa vie est l'histoire des occasions manquées.

Il échoue, plus profondément, parce qu'il désire en réalité non pas la conquête mais l'immobilité.

TEXTES - : 6-10-14-15-17-25-37-43-

(3) Le peuple est tiers actant : celui qui aurait dû bénéficier des énergies dé Frédéric. Or Frédéric n'existe pas comme citoyen ; il n'existe qu'en amour. Grand bourgeois qui ne s'engage d'aucun des deux côtés, il est objectivement coupable à l'égard du peuple.

(4) Dans l'aventure de Frédéric, Deslauriers joue le rôle d'adjuvant et de traître alternativement :

il est lié " par une fatalité de (sa) nature " à Frédéric dans une fonction de second (trait caractéristique : il est incapable d'avoir une femme, autre que celles de Frédéric, - qu'il essaie de détourner toutes à son profit) ; alors il le seconde, ou le " double " au contraire.

Trois personnages sont associés à lui et le suppléent à l'occasion dans cette fonction :

Dussardier, seulement ami

Martinon, seulement traître

Sénécal, victime et bourreau.

TEXTE - :46-

(5) Cette histoire a son contexte de réalité °

cette fonction - on pourrait l'appeler la fonction " décor " est assurée par toute une constellation de personnages épisodiques de Cisy l'aristocrate - Hussonnet le bohème - Oudry gros bourgeois- Delmar acteur - Compain ouvrier : toutes les classes de la société.

(6) Frédéric rêve le bonheur mais ce n'est pas à lui que revient l'initiative de son aventure : l'occasion, ce n'est pas lui qui la crée, elle lui est fournie par des " éducateurs ", des initiateurs, des figures paternelles :

Arnoux qui lui offre ... Mme Arnoux

Dambreuse " le pouvoir

le père Roque " l'argent (par le mariage)

(7) Le héros négatif, le faux héros, s'égare dans sa quête et s'attache à de faux objets, qui sont l'envers, l'antithèse de Mme Arnoux, dans lesquels il croit retrouver une ombre d'elle :

Rosanette la lorette - au cœur facile,

Mme Dambreuse, la grande dame - au cœur dur, Louise, l'enfant bâtarde - passionnée et hardie.

(8) Hussonnet, Pellerin, Regimbard remplissent la fonction de liaison entre les personnages de l'univers de l'E.S.

b) L'histoire des personnages, le déroulement de l'action

(1) Architecture du roman :

Les personnages sont engagés dans une action continue une action cumulative et progressive.

- Elle est constituée par la succession d'épisodes, rapportés dans l'ordre chronologique, et cohérents : se déterminant l'un l'autre.

- Elle est donc linéaire.

-La ponctuation de ce récit linéaire est une série de tableaux :alternance de scènes en mouvement et de scènes" tableaux.

Le temps est représenté comme un espace, avec des repères qui sont des " images ".

Superposée à la série des tableaux réels, la série des tableaux imaginaires, des rêveries projectives de Frédéric.

TEXTE - :18-

Les étapes du récit sont signalées par une numérotation : le roman est distribué par son auteur en

3 parties

et les parties en chapitres : 6 par partie (3 X 2)

(7 pour la dernière : le 7° est un épilogue)

C'est une structure régulière ternaire, donc close, réalisant un mouvement circulaire :

-Frédéric part de rien, retourne à rien :

le contenu des parties permet en effet de les interpréter ainsi

la l° et la 2° parties

sont les parties ascendantes progrès amoureux de Frédéric, jusqu'à l'idylle de Creil

l'ambition réveillée par l'amour,

à travers hauts et bas, alternance d'espoirs et de renoncements ;

la 3° partie

raconte la ruine de l'amour

la ruine de l'ambition

la ruine relative sur le plan financier,

à travers les illusions.

Cette évolution du sort de Frédéric est doublée d'une évolution pareille du ménage Arnoux, pareille mais avec un temps d'avance

l° partie : ascension d'Arnoux

2° et 3° parties déchéance progressive.

Et d'une évolution pareille des espoirs révolutionnaires

l° et 2° parties inquiétude, conspirations

3° partie : explosion, et échec accompagné de déchéance.

Les épisodes se succèdent sur deux lignes la quête amoureuse

la quête ambitieuse, puis timidement politique.

Ces deux lignes sont parallèles, mais interrompues alternativement Frédéric alternativement suit l'une ou reprend l'autre :

ligne 1 : ====== - - - - ======

ligne 2 : - - - - - - ====== - - - -

+ Ces épisodes se présentent en conséquence comme une série de configurations différentes formées par les personnages autour de l'anti-héros, selon qu'il e# tiré dans un sens ou dans l'autre.

La cohérence de l'action est soulignée par des appels et des rappels

+ Annonces qui se réaliseront.

TEXTE - :19-

+ A tous les niveaux, parallélismes et rappels :

un certain nombre de scènes importantes pour la psychologie et l'action sont organisées en séries : les rencontres de Mme Arnoux et Frédéric qui constituent la trame du roman les rêveries de Frédéric - les voyages Paris-Nogent ou Nogent-Paris- les promenades en voiture - les déambulations de Frédéric dans Paris les réceptions répétitives ou contrastées ;

certains objets se retrouvent dans les lieux différents ;

des symboles traversent le texte : l'eau, les miroirs.

TEXTES - : 13 - 23 - 27 - 43 -

6-14-15-16-17-37-43-

(2) Le rythme du récit :

Porteur de sens aussi. il ne se confond pas avec l'architecture du roman.

Les paramètres à envisager sont:

A. d'une part les variations du rapport entre la durée représentée/ l'espace correspondant du livre

B. d'autre part, la quantité relative de péripéties contenue dans chaque unité du texte (partie ou chapitre) la densité du récit.

Principes de l'accélération / du ralentissement

A. durée représentée courte rythme lent

durée représentée longue rythme rapide

(pour une portion du

donnée de l'espace RECIT

du livre)

B. texte peu chargé rythme lent

texte chargé ou dense rythme rapide

des

EVENEMENTS

Ces deux paramètres peuvent jouer isolément ou se combiner de façons très diverses - et permettent des effets également très divers.

TEXTE 47 -

CONCLUSION : SIGNIFICATIONS POSSIBLES DE L'E.S.

L' " Education sentimentale " est passible de plusieurs interprétations différentes : on a pu y voir :

-un roman d'amour avec un contexte de réalité objective.

-une figuration de la réalité ayant sa fin en elle-même : l'histoire d'une génération.

- une interpellation du lecteur, un appel au réalisme du lecteur.

L'éducation sentimentale , mise en scène de l'histoire de la génération de l'auteur - l'histoire contemporaine- , ferait prendre conscience au lecteur contemporain des forces en jeu dans la réalité collective et individuelle et de l'échec nécessaire de l'utopie et du rêve, de l'urgence d'une action contre ces forces négatives.

- la solution trouvée par Flaubert à ses propres contradictions politiques : tiraillé entre sa haine de la bourgeoisie et son mépris du peuple, il s'est évadé dans l'Art qui lui a offert l'illusion de la vie.

REFERENCES

TEXTE 1 Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux et qui tenait un album sous son bras, restait auprès du gouvernail, immobile. A travers le brouillard, il contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait pas les noms ; puis il embrassa, dans un dernier coup d'œil, l'île Saint-Louis, la Cité, Notre-Dame ; et bientôt, Paris disparaissant, il poussa un grand soupir.

M. Frédéric Moreau , nouvellement reçu bachelier, s'en retournait à Nogent-sur-Seine, où il devait languir pendant deux mois, avant d'aller faire son droit. Sa mère, avec la somme indispensable, l'avait envoyé au Havre voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l'héritage ; il en était revenu la veille seulement ; et il se dédommageait de ne pouvoir séjourner dans la capitale, en regagnant sa province par la route la plus longue.

Le tumulte s'apaisait ; tous avaient pris leur place ; quelques-uns, debout, se chauffaient autour de la machine, et la cheminée crachait avec un râle lent et rythmique son panache de fumée noire ; des gouttelettes de rosée coulaient sur les cuivres ; le pont tremblait sous une petite vibration intérieure, et les deux roues, tournant rapidement, battaient l'eau.

La rivière était bordée par des grèves de sable. On rencontrait des trains de bois qui se mettaient à onduler sous le remous des vagues, ou bien, dans un bateau sans voiles, un homme assis pêchait ; puis les brumes errantes se fondirent, le soleil parut, la colline qui suivait à droite le cours de la Seine peu à peu s'abaissa, et il en surgit une autre, plus proche, sur la rive opposée.

Des arbres la couronnaient parmi des maisons basses couvertes de toits à l'italienne. Elles avaient des jardins en pente que divisaient des murs neufs, des grilles de fer, des gazons, des serres chaudes, et des vases de géraniums, espacés régulièrement sur des terrasses où l'on pouvait s'accouder. Plus d'un, en apercevant ces coquettes résidences, si tranquilles, enviait d'en être le propriétaire, pour vivre là jusqu'à la fin de ses jours, avec un bon billard, une chaloupe, une femme ou quelque autre rêve. Le plaisir tout nouveau d'une excursion maritime facilitait les épanchements. Déjà les farceurs commençaient leurs plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait des petits verres.

Frédéric pensait à la chambre qu'il occuperait là-bas, au plan d'un drame, à des sujets de tableaux, à des passions futures. Il trouvait que le bonheur mérité par l'excellence de son âme tardait à venir. Il se déclama des vers mélancoliques ; il marchait sur le pont à pas rapides ; il s'avança jusqu'au bout, du côté de la cloche ; - et, dans un cercle de passagers et de matelots, il vit un monsieur qui contait des galanteries à une paysanne, tout en lui maniant la croix d'or qu'elle portait sur la poitrine. C'était un gaillard d'une quarantaine d'années, à cheveux crépus. Sa taille robuste emplissait une jaquette de velours noir, deux émeraudes brillaient à sa chemise de batiste, et son large pantalon blanc tombait sur d'étranges bottes rouges, en cuir de Russie, rehaussées de dessins bleus.

La présence de Frédéric ne le dérangea pas. Il se tourna vers lui plusieurs fois, en l'interpellant par des clins d'oeil ; ensuite il offrit des cigares à tous ceux qui l'entouraient. Mais, ennuyé de cette compagnie, sans doute, il alla se mettre plus loin. Frédéric le suivit.

La conversation roula d'abord sur les différentes espèces de tabacs, puis, tout naturellement, sur les femmes. Le monsieur en bottes rouges donna des conseils au jeune homme ; il exposait des théories, narrait des anecdotes, se citait lui-même en exemple, débitant tout cela d'un ton paterne, avec une ingénuité de corruption divertissante.

Il était républicain ; il avait voyagé, il connaissait l'intérieur des théâtres, des restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres. qu'il appelait familièrement par leurs prénoms ; Frédéric lui confia bientôt ses projets ; il les encouragea.

Mais il s'interrompit pour observer le tuyau de la cheminée, puis il marmotta vite un long calcul, afin de savoir " combien chaque coup de piston, à tant de fois par minute, devait, etc. " - Et, la somme trouvée, il admira beaucoup le paysage. Il se disait heureux d'être échappé aux affaires.

Frédéric éprouvait un certain respect pour lui, et ne résista pas à l'envie de savoir son nom. L'inconnu répondit tout d'une haleine :

- " Jacques Arnoux propriétaire de l'Art industriel, boulevard Montmartre. "

Un domestique ayant un galon d'or à la casquette vint lui dire :

- " Si Monsieur voulait descendre ? Mademoiselle pleure. "

Il disparut.

L'Art industriel était un établissement hybride, comprenant un journal de peinture et un magasin de tableaux. Frédéric avait vu ce titre-là, plusieurs fois, à l'étalage du libraire de son pays natal, sur d'immenses prospectus, où le nom de Jacques Arnoux se développait magistralement. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 2 Ce fut comme une apparition :

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.

Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent, derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.

Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manoeuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière.

Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 3 Cependant, les deux chevaux n'en pouvaient plus. Ils boitaient l'un et l'autre ; et neuf heures sonnaient à Saint-Laurent lorsqu'il arriva sur la place d'Armes, devant la maison de sa mère. Cette maison, spacieuse, avec un jardin donnant sur la campagne, ajoutait à la considération de Mme Moreau, qui était la personne du pays la plus respectée.

Elle sortait d'une vieille famille de gentilshommes, éteinte maintenant. Son mari, un plébéien que ses parents lui avaient fait épouser, était mort d'un coup d'épée, pendant sa grossesse, en lui laissant une fortune compromise. Elle recevait trois fois la semaine et donnait de temps à autre un beau dîner. Mais le nombre des bougies était calculé d'avance, et elle attendait impatiemment ses fermages. Cette gêne, dissimulée comme un vice, la rendait sérieuse. Cependant, sa vertu s'exerçait sans étalage de pruderie, sans aigreur. Ses moindres charités semblaient de grandes aumônes. On la consultait sur le choix des domestiques, l'éducation des jeunes filles, l'art des confitures, et Monseigneur descendait chez elle dans ses tournées épiscopales.

Mme Moreau nourrissait une haute ambition pour son fils. Elle n'aimait pas à entendre blâmer le Gouvernement, par une sorte de prudence anticipée. Il aurait besoin de protections d'abord ; puis, grâce à ses moyens, il deviendrait conseiller d'Etat, ambassadeur, ministre. Ses triomphes au collège de Sens légitimaient cet orgueil il avait remporté le prix d'honneur. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 4 M. Dambreuse s'appelait de son vrai nom le comte d'Ambreuse ; mais, dès 1825, abandonnant peu à peu sa noblesse et son parti, il s'était tourné vers l'industrie ; et, l'oreille dans tous les bureaux, la main dans toutes les entreprises, à l'affût des bonnes occasions, subtil comme un Grec et laborieux comme un Auvergnat, il avait amassé une fortune que l'on disait considérable ; de plus, il était officier de la Légion d'honneur, membre du conseil général de l'Aube, député, pair de France un de ces jours ; complaisant du reste, il fatiguait le ministre par ses demandes continuelles de secours, de croix, de bureaux de tabac ; et, dans ses bouderies contre le pouvoir, il inclinait au centre gauche. Sa femme, la jolie Mme Dambreuse, que citaient les journaux de modes, présidait les assemblées de charité. En cajolant les duchesses, elle apaisait les rancunes du noble faubourg et laissait croire que M. Dambreuse pouvait encore se repentir et rendre des services. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 5 Arnoux rentra ; et, par l'autre portière, Mme Arnoux parut. Comme elle se trouvait enveloppée d'ombre, il ne distingua d'abord que sa tête. Elle avait une robe de velours noir et, dans les cheveux, une longue bourse algérienne en filet de soie rouge qui, s'entortillant à son peigne, lui tombait sur l'épaule gauche. (...)(retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

Elle se tenait debout, près du clavier, les bras tombants, le regard perdu. Quelquefois, pour lire la musique, elle clignait ses paupières en avançant le front, un instant. Sa voix de contralto prenait dans les cordes basses une intonation lugubre qui glaçait, et alors sa belle tête, aux grands sourcils, s'inclinait sur son épaule ; sa poitrine se gonflait, ses bras s'écartaient, son cou d'où s'échappaient des roulades se renversait mollement comme sous des baisers aériens ; elle lança trois notes aiguës, redescendit, en jeta une plus haute encore, et, après un silence, termina par un point d'orgue. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 6 Les rues étaient désertes. Quelquefois une charrette lourde passait, en ébranlant les pavés. Les maisons se succédaient avec leurs façades grises, leurs fenêtres closes ; et il songeait dédaigneusement à tous ces êtres humains couchés derrière ces murs, qui existaient sans la voir, et dont pas un même ne se doutait qu'elle vécût ! Il n'avait plus conscience du milieu, de l'espace, de rien ; et, battant le soi du talon, en frappant avec sa canne les volets des boutiques, il allait toujours devant lui, au hasard, éperdu, entraîné. Un air humide l'enveloppa ; il se reconnut au bord des quais.

Les réverbères brillaient en deux lignes droites, indéfiniment, et de longues flammes rouges vacillaient dans la profondeur de l'eau. Elle était de couleur ardoise, tandis que le ciel, plus clair, semblait soutenu par les grandes, masses d'ombre qui se levaient de chaque côté du fleuve.

Des édifices, que l'on n'apercevait pas, faisaient des redoublements d'obscurité. Un brouillard lumineux flottait au-delà, sur les toits ; tous les bruits se fondaient en un seul bourdonnement ; un vent léger soufflait.

Il s'était arrêté au milieu du Pont-Neuf, et, tête nue, poitrine ouverte, il aspirait l'air. Cependant, il sentait monter du fond de lui-même quelque chose d'intarissable, un afflux de tendresse qui l'énervait, comme le mouvement des ondes sous ses yeux. A l'horloge d'une église, une heure sonna, lentement, pareille à une voix qui l'eût appelé.

Alors, il fut saisi par un de ces frissons de l'âme où il vous semble qu'on est transporté dans un monde supérieur. Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l'objet, lui était venue. Il se demanda, sérieusement, s'il serait un grand peintre ou un grand poète ; - et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce métier le rapprocheraient de Mme Arnoux. Il avait donc trouvé sa vocation ! Le but de son existence était clair maintenant, et l'avenir infaillible. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 7 Deslauriers était rentré. Un jeune homme occupait le second fauteuil. Le clerc dit en le montrant :

- " C'est lui ! le voilà ! Sénécal ! "

Ce garçon déplut à Frédéric. Son front était rehaussé par la coupe de ses cheveux taillés en brosse. Quelque chose de dur et de froid perçait dans ses yeux gris ; et sa longue redingote noire, tout son costume sentait le pédagogue et l'ecclésiastique.

TEXTE 8 Il ne parlait guère pendant ces dîners ; il la contemplait. Elle avait à droite, contre la tempe, un petit grain de beauté ; ses bandeaux étaient plus noirs que le reste de sa chevelure et toujours comme un peu humides sur les bords ; elle les flattait de temps à autre, avec deux doigts seulement. Il connaissait la forme de chacun de ses ongles, il se délectait à écouter le sifflement de sa robe de soie quand elle passait auprès des portes, il humait en cachette la senteur de son mouchoir ; son peigne, ses gants, ses bagues étaient pour lui des choses particulières, importantes comme des œuvres d'art, presque animées comme des personnes ; toutes lui prenaient le cœur et augmentaient sa passion. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 9 Elevé sous les yeux d'une grand-mère dévote, il trouvait la compagnie de ces jeunes gens alléchante comme un mauvais lieu et instructive comme une Sorbonne. On ne lui ménageait pas les leçons ; et il se montrait plein de zèle, jusqu'à vouloir fumer, en dépit des maux de cœur qui le tourmentaient chaque fois, régulièrement. Frédéric l'entourait de soins. Il admirait la nuance de ses cravates, la fourrure de son paletot et surtout ses bottes, minces comme des gants et qui semblaient insolentes de netteté et de délicatesse ; sa voiture l'attendait en bas dans la rue.

Un soir qu'il venait de partir, et que la neige tombait, Sénécal se mit à plaindre son cocher. Puis il déclama contre les gants jaunes, le Jockey-Club. Il faisait plus de cas d'un ouvrier que de ces messieurs.

- " Moi, je travaille, au moins ! je suis pauvre ! "

- " Cela se voit ", dit à la fin Frédéric, impatienté.

Le répétiteur lui garda rancune pour cette parole. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 10 Il passait des heures à regarder, du haut de son balcon, la rivière qui coulait entre les quais grisâtres, noircis, de place en place, par la bavure des égouts, avec un ponton de blanchisseuses amarré contre le bord, où des gamins quelquefois s'amusaient, dans la vase, à faire baigner un caniche. Ses yeux délaissant à gauche le pont de pierre de Notre-Dame et trois ponts suspendus, se dirigeaient toujours vers le quai aux Ormes, sur un massif de vieux arbres, pareils aux tilleuls du port de Montereau. La tour Saint-Jacques, l'hôtel de ville, Saint-Gervais, Saint-Louis, Saint-Paul se levaient en face, parmi les toits confondus, - et le génie de la colonne de Juillet resplendissait à l'orient comme une large étoile d'or, tandis qu'à l'autre extrémité le dôme des Tuileries arrondissait, sur le ciel, sa lourde masse bleue. C'était par derrière, de ce côté-là, que devait être la maison de Mme Arnoux. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 11 Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d'un palmier l'entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d'un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s'arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l'embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d'un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d'autruche, dans une robe de brocart. D'autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d'un harem ; - et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique, l'allure d'une phrase, un contour, l'amenaient à sa pensée d'une façon brusque et insensible. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 12 Mais, au-dessus de leur tête, une roulade éclata ; Mme Arnoux, se croyant seule, s'amusait à chanter. Elle faisait des gammes, des trilles, des arpèges. Il y avait de longues notes qui semblaient se tenir suspendues ; d'autres tombaient précipitées, comme les gouttelettes d'une cascade ; et sa voix, passant par la jalousie, coupait le grand silence, et montait vers le ciel bleu.

Elle cessa tout à coup, quand M. et Mme Oudry, deux voisins, se présentèrent.

Puis elle parut elle-même au haut du perron ; et, comme elle descendait les marches, il aperçut son pied. Elle avait de petites chaussures découvertes, en peau mordorée, avec trois pattes transversales, ce qui dessinait sur ses bas un grillage d'or. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 13 ...l'américaine attendait au bas du perron, quand Arnoux descendit dans le jardin, pour cueillir des roses. Puis, le bouquet étant lié avec un fil, comme les tiges dépassaient inégalement, il fouilla dans sa poche, pleine de papiers, en prit un au hasard, les enveloppa, consolida son oeuvre avec une forte épingle et il l'offrit à sa femme, avec une certaine émotion.

- " Tiens, ma chérie, excuse-moi de t'avoir oubliée ! " Mais elle poussa un petit cri ; l'épingle, sottement mise, l'avait blessée, et elle remonta dans sa chambre. On l'attendit près d'un quart d'heure. Enfin elle reparut, enleva Marthe, se jeta dans la voiture.

- " Et ton bouquet ? " dit Arnoux.

- " Non ! non ! ce n'est pas la peine ! "

Frédéric courait pour l'aller prendre ; elle lui cria :

- " Je n'en veux pas ! "

Mais il l'apporta bientôt, disant qu'il venait de le remettre dans l'enveloppe, car il avait trouvé les fleurs à terre. Elle les enfonça dans le tablier de cuir, contre le siège, et l'on partit.

Frédéric, assis près d'elle, remarqua qu'elle tremblait horriblement (...)

Elle semblait irritée ; tout la gênait. Enfin, Marthe ayant fermé les yeux, elle tira le bouquet et le lança par la portière, puis saisit au bras Frédéric, en lui faisant signe, avec l'autre main, de n'en jamais parler.

Ensuite, elle appliqua son mouchoir contre ses lèvres, et ne bougea plus.

Les deux autres, sur le siège, causaient imprimerie, abonnés. Arnoux, qui conduisait sans attention, se perdit au milieu du bois de Boulogne. Alors, on s'enfonça dans de petits chemins. Le cheval marchait au pas ; les branches des arbres frôlaient la capote. Frédéric n'apercevait de Mme Arnoux que ses deux yeux, dans l'ombre ; Marthe s'était allongée sur elle, et il lui soutenait la tête.

- " Elle vous fatigue ! " dit sa mère.

Il répondit :

- " Non ! oh non ! "

De lents tourbillons de poussière se levaient ; on traversait Auteuil ; toutes les maisons étaient closes ; un réverbère, çà et là, éclairait l'angle d'un mur, puis on rentrait dans les ténèbres ; une fois, il s'aperçut qu'elle pleurait.

Etait-ce un remords ? un désir ? quoi donc ? Ce chagrin, qu'il ne savait pas, l'intéressait comme une chose personnelle ; maintenant, il y avait entre eux un lien nouveau, une espèce de complicité ; et il lui dit, de la voix la plus caressante qu'il put :

- " Vous souffrez ? "

- " Oui, un peu ", reprit-elle.

La voiture roulait, et les chèvrefeuilles et les seringas débordaient les clôtures des jardins, envoyaient dans la nuit des bouffées d'odeurs amollissantes. Les plis nombreux de sa robe couvraient ses pieds. Il lui semblait communiquer avec toute sa personne par ce corps d'enfant étendu entre eux. Il se pencha vers la petite fille, et, écartant ses jolis cheveux bruns, la baisa au front, doucement.

- " Vous êtes bon ! " dit Mme Arnoux.

- " Pourquoi ? "

- " Parce que vous aimez les enfants. "

- " Pas tous ! "

(...) On arriva bientôt sur le pavé. La voiture allait plus vite, les becs de gaz se multiplièrent, c'était Paris. (...) Dès le lendemain, il se mit à travailler de toutes ses forces. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 14 Dès le lendemain, il se mit à travailler de toutes ses forces.

Il s e voyait dans une cour d'assises, par un soir d'hiver, à la fin des plaidoiries, quand les jurés sont pâles et que la foule haletante fait craquer les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures déjà, résumant toutes ses preuves, en découvrant de nouvelles, et sentant à chaque phrase, à chaque mot, à chaque geste le couperet de la guillotine, suspendu derrière lui, se relever ; puis, à la tribune de la Chambre, orateur qui porte sur ses lèvres le salut de tout un peuple, noyant ses adversaires sous ses prosopopées, les écrasant d'une riposte, avec des foudres et des intonations musicales dans la voix, ironique, pathétique, emporté, sublime ; elle serait là, quelque part, au milieu des autres, cachant sous son voile ses pleurs d'enthousiasme ; ils se retrouveraient ensuite ; - et les découragements, les calomnies et les injures ne l'atteindraient pas, si elle disait : - " Ah ! cela est beau ! " en lui passant sur le front ses mains légères.

Ces images fulguraient, comme des phares, à l'horizon de sa vie. Son esprit, excité, devint plus leste et plus fort. Jusqu'au mois d'août, il s'enferma, et fut reçu à son dernier examen(retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 15 Frédéric dîna seul, puis flâna sur les boulevards.

Des nuages roses, en forme d'écharpe, s'allongeaient au-delà des toits ; on commençait à relever les tentes des boutiques ; des tombereaux d'arrosage versaient une pluie sur la poussière, et une fraîcheur inattendue se mêlait aux émanations des cafés, laissant voir par leurs portes ouvertes, entre des argenteries et des dorures, des fleurs en gerbes qui se miraient dans les hautes glaces. La foule marchait lentement. Il y avait des groupes d'hommes causant au milieu du trottoir ; et des femmes passaient, avec une mollesse dans les yeux et ce teint de camélia que donne aux chairs féminines la lassitude des grandes chaleurs. Quelque chose d'énorme s'épanchait, enveloppait les maisons. Jamais Paris ne lui avait semblé si beau. Il n'apercevait, dans l'avenir, qu'une interminable série d'années toutes pleines d'amour. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 16 Ruiné, dépouillé, perdu !

Il était resté sur le banc, comme étourdi par une commotion. Il maudissait le sort, il aurait voulu battre quelqu'un ; et, pour renforcer son désespoir, il sentait peser sur lui une sorte d'outrage, un déshonneur ; - car Frédéric s'était imaginé que sa fortune paternelle monterait un jour à quinze mille livres de rente, et il l'avait fait savoir, d'une façon indirecte, aux Arnoux. Il allait donc passer pour un hâbleur, un drôle, un obscur polisson, qui s'était introduit chez eux dans l'espérance d'un profit quelconque ! Et elle, Mme Arnoux, comment la revoir, maintenant ?

Cela, d'ailleurs, était complètement impossible, n'ayant que trois mille francs de rente ! Il ne pouvait loger toujours au quatrième, avoir pour domestique le portier, et se présenter avec de pauvres gants noirs bleuis du bout, un chapeau gras, la même redingote pendant un an. Non, non ! jamais ! Cependant, l'existence était intolérable sans elle. Beaucoup vivaient bien qui n'avaient pas de fortune, Deslauriers entre autres ; - et il se trouva lâche d'attacher une pareille importance à des choses médiocres. La misère, peut-être, centuplerait ses facultés. Il s'exalta, en pensant aux grands hommes qui travaillent dans les mansardes. Une âme comme celle de Mme Arnoux devait s'émouvoir à ce spectacle, et elle s'attendrirait. Ainsi, cette catastrophe était un bonheur après tout ; comme ces tremblements de terre qui découvrent des trésors, elle lui avait révélé les secrètes opulences de sa nature. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 17 Il relut la lettre trois fois de suite ; rien de plus vrai ? toute la fortune de l'oncle ! Vingt-sept mille livres de rente ! - et une joie frénétique le bouleversa, à l'idée de revoir Mme Arnoux. Avec la netteté d'une hallucination, il s'aperçut auprès d'elle, chez elle, lui apportant quelque cadeau dans du papier de soie, tandis qu'à la porte stationnerait son tilbury, non, un coupé plutôt un coupé noir, avec un domestique en livrée brune il entendait piaffer son cheval et le bruit de la gourmette se confondant avec le murmure de leurs baisers. Cela se renouvellerait tous les jours, indéfiniment. Il les recevrait chez lui, dans sa maison ; la salle à manger serait en cuir rouge, le boudoir en soie jaune, des divans partout et quelles étagères quels vases de Chine ! quels tapis ! Ces images arrivaient si tumultueusement, qu'il sentait la tête lui tourner. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 18 Les rideaux, comme les meubles, étaient en damas de laine marron ; deux oreillers se touchaient contre le traversin ; une bouillotte chauffait dans les charbons ; et l'abat-jour de la lampe, posé au bord de la commode, assombrissait l'appartement. Mme Arnoux avait une robe de chambre en mérinos gros bleu. Le regard tourné vers les cendres et une main sur l'épaule du petit garçon, elle défaisait, de l'autre, le lacet de la brassière ; le mioche en chemise pleurait tout en se grattant la tête, comme M. Alexandre fils.

Frédéric s'était attendu à des spasmes de joie mais les passions s'étiolent quand on les dépayse, et, ne retrouvant plus Mme Arnoux dans le milieu où il l'avait connue, elle lui semblait avoir perdu quelque chose, porter confusément comme une dégradation, enfin n'être pas la même. Le calme de son cœur le stupéfiait. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 19 Frédéric s'était senti troublé par l'amertume de Deslauriers ; mais, sous l'influence du vin qui circulait dans ses veines, à moitié endormi, engourdi, et recevant la lumière en plein visage, il n'éprouvait plus qu'un immense bien-être, voluptueusement stupide, - comme une plante saturée de chaleur et d'humidité. Deslauriers, les paupières entre-closes, regardait au loin, vaguement. Sa poitrine se gonflait, et il se mit à dire :

- " Ah ! c'était plus beau, quand Camille Desmoulins, debout là-bas sur une table, poussait le peuple à la Bastille ! On vivait dans ce temps-là, on pouvait s'affirmer, prouver sa force ! De simples avocats commandaient à des généraux, des va-nu-pieds battaient les rois, tandis qu'à présent... "

Il se tut, puis tout à coup :

- " Bah ! l'avenir est gros "

Et, tambourinant la charge sur les vitres, il déclama ces vers de Barthélémy :

Elle reparaîtra, la terrible Assemblée

Dont, après quarante ans, votre tête est troublée,

Colosse qui sans peur marche d'un pas puissant.

" Je ne sais plus le reste ! Mais il est tard, si nous partions ? "

Et il continua, dans la rue, à exposer ses théories. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 20 Arnoux présenta Frédéric.

- " Tapez là dedans, monsieur, soyez le bienvenu ! " Elle écarta une portière derrière elle, et se mit à crier emphatiquement :

- " Le sieur Arnoux, marmiton, et un prince de ses amis ! "

Frédéric fut d'abord ébloui par les lumières ; il n'aperçut que de la soie, du velours, des épaules nues, une masse de couleurs qui se balançait aux sons d'un orchestre caché par des verdures, entre des murailles tendues de soie jaune, avec des portraits au pastel, çà et là, et des torchères de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes, dont les globes dépolis ressemblaient à des boules de neige, dominaient des corbeilles de fleurs, posées sur des consoles, dans les coins ; - et, en face, après une seconde pièce plus petite, on distinguait, dans une troisième, un lit à colonnes torses, ayant une glace de Venise à son chevet.

Les danses s'arrêtèrent, et il y eut des applaudissements, un vacarme de joie, à la vue d'Arnoux s'avançant avec son panier sur la tête ; les victuailles faisaient bosse au milieu. - " Gare au lustre ! " Frédéric leva les yeux : c'était le lustre en vieux saxe qui ornait la boutique de l'Art industriel ; le souvenir des anciens jours passa dans sa mémoire ; mais un fantassin de la Ligne en petite tenue, avec cet air nigaud que la tradition donne aux conscrits, se planta devant lui, en écartant les deux bras pour marquer l'étonnement ; et il reconnut, malgré les effroyables moustaches noires extra-pointues qui le défiguraient, son ancien ami Hussonnet. Dans un charabia moitié alsacien, moitié nègre, le bohème l'accablait de félicitations, l'appelant son colonel. Frédéric, décontenancé par toutes ces personnes ne savait que répondre. Un archet ayant frappé sur un pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place.

Ils étaient une soixantaine environ, les femmes pour la plupart en villageoises ou en marquises, et les hommes, presque tous d'âge mûr, en costumes de routier, de débardeur ou de matelot.

Frédéric, s'étant rangé contre le mur, regarda le quadrille devant lui.

Un vieux beau, vêtu, comme un doge vénitien, d'une longue simarre de soie pourpre, dansait avec Mme Rosanette, qui portait un habit vert, une culotte de tricot et des bottes molles à éperons d'or. Le couple en face se composait d'un Arnaute chargé de yatagans et d'une Suissesse aux yeux bleus, blanche comme du lait, potelée comme une caille, en manches de chemise et corset rouge. Pour faire valoir sa chevelure qui lui descendait jusqu'aux jarrets, une grande blonde, marcheuse à l'Opéra, s'était mise en femme sauvage ; et, par-dessus son maillot de couleur brune, n'avait qu'un pagne de cuir, des bracelets de verroterie, et un diadème de clinquant, d'où s'élevait une haute gerbe en plumes de paon. Devant elle, un Pritchard, affublé d'un habit noir grotesquement large, battait la mesure avec son coude sur sa tabatière. Un petit berger Watteau, azur et argent comme un clair de lune, choquait sa houlette contre le thyrse d'une Bacchante, couronnée de raisins, une peau de léopard sur le flanc gauche et des cothurnes à rubans d'or. De l'autre côté une Polonaise, en spencer de velours nacarat, balançait son jupon de gaze sur ses bas de soie gris perle, pris dans des bottines roses cerclées de fourrure blanche. Elle souriait à un quadragénaire ventru, déguisé en enfant de choeur, et qui gambadait très haut, levant d'une main son surplis et retenant de l'autre sa calotte rouge. Mais la reine, l'étoile, c'était mademoiselle Loulou, célèbre danseuse des bals publics. Comme elle se trouvait riche maintenant, elle portait une large collerette de dentelle sur sa veste de velours noir uni ; et son large pantalon de soie ponceau, collant sur la croupe et serré à la taille par une écharpe de cachemire, avait, tout le long de la couture, des petits camélias blancs naturels. Sa mine pâle, un peu bouffie et à nez retroussé, semblait plus insolente encore par l'ébouriffure de sa perruque où tenait un chapeau d'homme, en feutre gris, plié d'un coup de poing sur l'oreille droite ; et, dans les bonds qu'elle faisait, ses escarpins à boucles de diamants atteignaient presque au nez de son voisin, un grand Baron moyen âge tout empêtré dans une armure de fer. Il y avait aussi un Ange, un glaive d'or à la main, deux ailes de cygne dans le dos, et qui, allant, venant, perdant à toute minute son cavalier, un Louis XIV, ne comprenait rien aux figures et embarrassait la contredanse.

Frédéric, en regardant ces personnes, éprouvait un sentiment d'abandon, un malaise. Il songeait encore à Mme Arnoux et il lui semblait participer à quelque chose d'hostile se tramant contre elle.(retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 21 Il traversa une antichambre, une seconde pièce, puis un grand salon à hautes fenêtres, et dont la cheminée monumentale supportait une pendule en forme de sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux où se hérissaient, comme deux buissons d'or, deux faisceaux de bobèches. Des tableaux dans la manière de l'Espagnolet étaient appendus au mur ; les lourdes portières en tapisserie tombaient majestueusement ; et les fauteuils, les consoles, les tables, tout le mobilier, qui était de style Empire, avait quelque chose d'imposant et de diplomatique. Frédéric souriait de plaisir, malgré lui.

Enfin il arriva dans un appartement ovale, lambrissé de bois de rose, bourré de meubles mignons et qu'éclairait une seule glace donnant sur un jardin. Mme Dambreuse était auprès du feu, une douzaine de personnes formant cercle autour d'elle. Avec un mot aimable, elle lui fit signe de s'asseoir, mais sans paraître surprise de ne l'avoir pas vu depuis longtemps.

TEXTE 22 Frédéric l'observait. La peau mate de son visage paraissait tendue, et d'une fraîcheur sans éclat, comme celle d'un fruit conservé. Mais ses cheveux, tire-bouchonnés à l'anglaise, étaient plus fins que de la soie, ses yeux d'un azur brillant, tous ses gestes délicats. Assise au fond, sur la causeuse, elle caressait les floches rouges d'un écran japonaise, pour faire valoir ses mains, sans doute, de longues mains étroites, un peu maigres, avec des doigts retroussés par le bout. Elle portait une robe de moire grise, à corsage montant, comme une puritaine. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 23 Il ajourna sa visite au lendemain.

Elle se tenait dans la même attitude que le premier jour, et cousait une chemise d'enfant. Le petit garçon, à ses pieds, jouait avec une ménagerie de bois ; Marthe, un peu plus loin, écrivait.

Il commença par la complimenter de ses enfants. Elle répondit sans aucune exagération de bêtise maternelle.

La chambre avait un aspect tranquille. Un beau soleil passait par les carreaux, les angles des meubles reluisaient, et, comme Mme Arnoux était assise auprès de la fenêtre, un grand rayon, frappant les accroche-coeurs de sa nuque, pénétrait d'un fluide d'or sa peau ambrée. Alors, il dit :

- " Voilà une jeune personne qui est devenue bien grande depuis trois ans ! - Vous rappelez-vous, Mademoiselle, quand vous dormiez sur mes genoux, dans la voiture ? " Marthe ne se rappelait pas. " Un soir, en revenant de Saint-Cloud ? "

Mme Arnoux eut un regard singulièrement triste. Etait-ce pour lui défendre toute allusion à leur souvenir commun ?

Ses beaux yeux noirs, dont la sclérotique brillait, se mouvaient doucement sous leurs paupières un peu lourdes, et il y avait dans la profondeur de ses prunelles une bonté infinie. Il fut ressaisi par un amour plus fort que jamais, immense : c'était une contemplation qui l'engourdissait(retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 24 Les convictions de Sénécal étaient plus désintéressées. Chaque soir, quand sa besogne était finie, il regagnait sa mansarde, et il cherchait dans les livres de quoi justifier ses rêves. Il avait annoté le Contrat social. Il se bourrait de la Revue Indépendante. Il connaissait Mably, Morelly, Fourier, Saint-Simon, Comte, Cabet, Louis Blanc, la lourde charretée des écrivains socialistes, ceux qui réclament pour l'humanité le niveau des casernes, ceux qui voudraient la divertir dans un lupanar ou la plier sur un comptoir ; et, du mélange de tout cela, il s'était fait un idéal de démocratie vertueuse, ayant le double aspect d'une métairie et d'une filature, une sorte de Lacédémone américaine où l'individu n'existerait que pour servir la Société, plus omnipotente, absolue, infaillible et divine que les Grands Lamas et les Nabuchodonosors. Il n'avait pas un doute sur l'éventualité prochaine de cette conception, et tout ce qu'il jugeait lui être hostile, Sénécal s'acharnait dessus, avec des raisonnements de géomètre et une bonne foi d'inquisiteur. Les titres nobiliaires, les croix, les panaches, les livrées surtout, et même les réputations trop sonores le scandalisaient, - ses études comme ses souffrances avivant chaque jour sa haine essentielle de toute distinction ou supériorité quelconque.(retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 25 Pourquoi pas ? Ses ambitions intellectuelles l'avaient quitté, et sa fortune (il s'en apercevait) était insuffisante ; car, ses dettes payées et la somme convenue remise aux autres, son revenu serait diminué de quatre mille francs, pour le moins ! D'ailleurs, il sentait le besoin de sortir de cette existence, de se raccrocher à quelque chose. Aussi, le lendemain, en dînant chez Mme Arnoux, il dit que sa mère le tourmentait pour qu'il embrassât une profession.

- " Mais je croyais ", reprit-elle, " que M. Dambreuse devait vous faire entrer au Conseil d'Etat ?Cela vous irait très bien. "

Elle le voulait donc. Il obéit. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 26 - " En résumé, je vois trois partis..., non ! trois groupes, - et dont aucun ne m'intéresse : ceux qui ont, ceux qui n'ont plus, et ceux qui tâchent d'avoir. Mais tous s'accordent dans l'idolâtrie imbécile de l'Autorité ! Exemples : Mably recommande qu'on empêche les philosophes de publier leurs doctrines ; M. Wronski géomètre, appelle en son langage la censure " répression critique de la spontanéité spéculative " ; le père Enfantin bénit les Habsbourg " d'avoir passé par-dessus les Alpes une main pesante pour comprimer l'Italie " ; Pierre Leroux veut qu'on vous force à entendre un orateur, et Louis Blanc incline à une religion d'Etat, tant ce peuple de vassaux a la rage du gouvernement ! Pas un cependant n'est légitime, malgré leurs sempiternels principes. Mais, principe signifiant origine, il faut se reporter toujours à une révolution, à un acte de violence, à un fait transitoire. Ainsi, le principe du nôtre est la souveraineté nationale, comprise dans la forme parlementaire, quoique le parlement n'en convienne pas ! Mais en quoi la souveraineté du peuple serait-elle plus sacrée que le droit divin ? L'un et l'autre sont deux fictions ! Assez de métaphysique, plus de fantômes ! Pas n'est besoin de dogmes pour faire balayer les rues ! On dira que je renverse la société ! Eh bien, après ? où serait le mai ? Elle est propre, en effet, ta société. "

Frédéric aurait eu beaucoup de choses à lui répondre. Mais, le voyant loin des théories de Sénécal, il était plein d'indulgence. Il se contenta d'objecter qu'un pareil système les ferait haïr généralement. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 27 - " Cela changera ", dit Frédéric. " Il ne faut jamais désespérer. "

Elle répliqua :

- " Il ne faut jamais désespérer. "

Cette répétition machinale de sa phrase lui parut une sorte d'encouragement ; il cueillit une rose, la seule du jardin.

- " Vous rappelez-vous... un certain bouquet de roses, un soir, en voiture ? "

Elle rougit quelque peu ; et, avec un air de compassion railleuse :

- " Ah ! j'étais bien jeune ! "

- " Et celle-là ", reprit à voix basse Frédéric, " en sera-t-il de même ? "

Elle répondit, tout en faisant tourner la tige entre ses doigts, comme le fil d'un fuseau :

- " Non ! je la garderai ! "

Elle appela d'un geste la bonne, qui prit l'enfant sur son bras : puis, au seuil de la porte, dans la rue, Mme Arnoux aspira la fleur, en inclinant la tête sur son épaule, et avec un regard aussi doux qu'un baiser. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 28 - " Vous n'êtes pas venu chercher vos actions. " Et, sans lui permettre de s'excuser : - " Bien ! bien ! il est juste que vous connaissiez l'affaire un peu mieux. "

Il lui offrit une cigarette et commença.

L'Union générale des Houilles françaises était constituée ; on n'attendait plus que l'ordonnance. Le fait seul de la fusion diminuait les frais de surveillance et de main-d'oeuvre, augmentait les bénéfices. De plus, la Société imaginait une chose nouvelle, qui était d'intéresser les ouvriers à son entreprise. Elle leur bâtirait des maisons, des logements salubres ; enfin elle se constituait le fournisseur de ses employés, leur livrait tout à prix de revient.

- " Et ils gagneront, monsieur ;voilà du véritable progrès -,c'est répondre victorieusement à certaines criailleries républicaines ! Nous avons dans notre conseil ", il exhiba le prospectus, " un pair de France, un savant de l'Institut, un officier supérieur du génie en retraite, des noms connus ! De pareils éléments rassurent les capitaux craintifs et appellent les capitaux intelligents ! " La Compagnie aurait pour elle les commandes de l'Etat, puis les chemins de fer, la marine à vapeur, les établissements métallurgiques, le gaz, les cuisines bourgeoises. " Ainsi, nous chauffons, nous éclairons, nous pénétrons jusqu'au foyer des plus humbles ménages. Mais comment, me direz-vous, pourrons-nous assurer la vente ? Grâce à des droits protecteurs, cher monsieur, et nous les obtiendrons ; cela nous regarde!Moi, du reste, je suis franchement prohibitionniste ! le Pays avant tout !(retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 29 Pour le distraire d'abord par quelque chose d'amusant, elle lui fit voir l'espèce de musée qui décorait l'escalier. Les spécimens accrochés contre les murs ou posés sur des planchettes attestaient les efforts et les engouements successifs d'Arnoux. Après avoir cherché le rouge de cuivre des Chinois, il avait voulu faire des majoliques, des faënza, de l'étrusque, de l'oriental, tenté enfin quelques-uns des perfectionnements réalisés plus tard. Aussi remarquait-on, dans la série, de gros vases couverts de mandarins, des écuelles d'un mordoré chatoyant, des pots rehaussés d'écritures arabes, des buires dans le goût de la Renaissance, et de larges assiettes avec deux personnages, qui étaient comme dessinés à la sanguine, d'une façon mignarde et vaporeuse. Il fabriquait maintenant des lettres d'enseigne. des étiquettes à vin ; mais son intelligence n'était pas assez haute pour atteindre jusqu'à l'Art. ni assez bourgeoise non plus pour viser exclusivement au profit, si bien que, sans contenter personne. il se ruinait.(...).

Mme Arnoux emmena Frédéric dans la cour. puis elle expliqua d'un ton sérieux comment on broie les terres. on les nettoie, on les tamisé.

- " L'important, c'est la préparation des pâtes. "

Et elle l'introduisit dans une salle que remplissaient des cuves, où virait sur lui-même un axe vertical armé de bras horizontaux. Frédéric s'en voulait de n'avoir pas refusé nettement sa proposition, tout à l'heure.

- " Ce sont les patouillards ", dit-elle.

Il trouva le mot grotesque, et comme inconvenant dans sa bouche.

De larges courroies filaient d'un bout à l'autre du plafond, pour s'enrouler sur des tambours, et tout s'agitait d'une façon continue, mathématique, agaçante.

Ils sortirent de là, et passèrent près d'une cabane en ruines, qui avait autrefois servi à mettre des instruments de jardinage.

- " Elle n'est plus utile ", dit Mme Arnoux.

Il répliqua d'une voix tremblante - " Le bonheur peut y tenir ! " Le tintamarre de la pompe à feu couvrit ses paroles, et ils entrèrent dans l'atelier des ébauchages.

Des hommes, assis à une table étroite, posaient devant eux, sur un disque tournant, une masse de pâte ; leur main gauche en raclait l'intérieur, leur droite en caressait la surface, et l'on voyait s'élever des vases, comme des fleurs qui s'épanouissent.

Mme Arnoux fit exhiber les moules pour les ouvrages plus difficiles.

Dans une autre pièce, on pratiquait les filets, les gorges, les lignes saillantes. A l'étage supérieur, on enlevait les coutures, et l'on bouchait avec du plâtre les petits trous que les opérations précédentes avaient laissés.

Sur des claires-voies, dans des coins, au milieu des corridors, partout s'alignaient des poteries.

Frédéric commençait à s'ennuyer. (...)

Sénécal entra.

M. le sous-directeur, dès le seuil, s'aperçut d'une infraction au règlement. Les ateliers devaient être balayés toutes les semaines ; on était au samedi, et, comme les ouvriers n'en avaient rien fait, Sénécal leur déclara qu'ils auraient à rester une heure de plus. " Tant pis pour vous ! "

Ils se penchèrent sur leurs pièces, sans murmurer ; mais on devinait leur colère au souffle rauque de leur poitrine. Ils étaient, d'ailleurs, peu faciles à conduire, tous ayant été chassés de la grande fabrique. Le républicain les gouvernait durement. Homme de théories, il ne considérait que les masses et se montrait impitoyable pour les individus. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 30 Il (Dussardier) arriva un soir tout effaré.

Le matin, sur le boulevard, un homme qui courait à perdre haleine s'était heurté contre lui ; et, l'ayant reconnu pour un ami de Sénécal, lui avait dit - " On vient de le prendre, je me sauve ! " Rien de plus vrai. Dussardier avait passé la journée aux informations. Sénécal était sous les verrous, comme prévenu d'attentat politique.

Fils d'un contremaître, né à Lyon et ayant eu pour professeur un ancien disciple de Chalier, dès son arrivée à Paris, il s'était fait recevoir de la Société des Familles ; ses habitudes étaient connues ; la police le surveillait. Il s'était battu dans l'affaire de mai 1839, et, depuis lors se tenait à l'ombre, mais s'exaltant de plus en plus, fanatique d'Alibaud, mêlant ses griefs contre la société à ceux du peuple contre la monarchie, et s'éveillant chaque matin avec l'espoir d'une révolution qui, en quinze jours ou un mois, changerait le monde. Enfin, écoeuré par la mollesse de ses frères, furieux des retards qu'on opposait à ses rêves et désespérant de la patrie, il était entré comme chimiste dans le complot des bombes incendiaires ; et on l'avait surpris portant de la poudre qu'il allait essayer à Montmartre, tentative suprême pour établir la République.

Dussardier ne la chérissait pas moins, car elle signifiait, croyait-il, affranchissement et bonheur universel. Un jour, - à quinze ans, - dans la rue Transnonain, devant la boutique d'un épicier, il avait vu des soldats la baïonnette rouge de sang, avec des cheveux collés à la crosse de leur fusil ; depuis ce temps-là, le Gouvernement l'exaspérait comme l'incarnation même de l'Injustice. Il confondait un peu les assassins et les gendarmes ; un mouchard valait à ses yeux un parricide. Tout le mal répandu sur la terre, il l'attribuait naïvement au Pouvoir ; et il le haïssait d'une haine essentielle, permanente, qui lui tenait tout le coeur et raffinait sa sensibilité. Les déclamations de Sénécal l'avaient ébloui. Qu'il fût coupable ou non, et sa tentative odieuse, peu importait ! Du moment qu'il était la victime de l'Autorité, on devait le servir. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 31 L'ancien clerc ajouta :

- " Il va se marier. "

- " Lui ! "

- " Dans un mois, au plus tard, avec Mlle Roque, la fille du régisseur de M. Dambreuse. Il est même parti à Nogent, rien que pour cela. "

Elle porta la main sur son coeur, comme au choc d'un grand coup ; mais tout de suite elle tira la sonnette, Deslauriers n'attendit pas qu'on le mît dehors. Quand elle se retourna, il avait disparu.

Mme Arnoux suffoquait un peu. Elle s'approcha de la fenêtre pour respirer.

De l'autre côté de la rue, sur le trottoir, un emballeur en manches de chemise clouait une caisse. Des fiacres passaient. Elle ferma la croisée et vint se rasseoir. Les hautes maisons voisines interceptant le soleil, un jour froid tombait dans l'appartement. Ses enfants étaient sortis, rien ne bougeait autour d'elle. C'était comme une désertion immense.

- " Il va se marier ! est-ce possible ? "

Et un tremblement nerveux la saisit.

- " Pourquoi cela ? est-ce que je l'aime ? "

Puis, tout à coup :

- " Mais oui, je l'aime !... je l'aime ! "

Il lui semblait descendre dans quelque chose de profond, qui n'en finissait plus. La pendule sonna trois heures. Elle écouta les vibrations du timbre mourir. Et elle restait au bord de son fauteuil, les prunelles fixes, et souriant toujours. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 32 Puis, il y eut un silence. Ils n'entendaient que le craquement du sable sous leurs pieds avec le murmure de la chute d'eau ; car la Seine, au-dessus de Nogent, est coupée en deux bras. Celui qui fait tourner les moulins dégorge en cet endroit la surabondance de ses ondes, pour rejoindre plus bas le cours naturel du fleuve ; et, lorsqu'on vient des ponts, on aperçoit, à droite sur l'autre berge, un talus de gazon que domine une maison blanche. A gauche, dans la prairie, des peupliers s'étendent, et l'horizon, en face, est borné par une courbe de la rivière ; elle était plate comme un miroir ; de grands insectes patinaient sur l'eau tranquille. Des touffes de roseaux et des joncs la bordent inégalement ; toutes sortes de plantes venues là s'épanouissaient en boutons d'or, laissaient pendre des grappes jaunes, dressaient des quenouilles de fleurs amarantes, faisaient au hasard des fusées vertes. Dans une anse du rivage, des nymphéas s'étalaient ; et un rang de vieux saules cachant des pièges à loup était, de ce côté de l'île, toute la défense du jardin.

En deçà, dans l'intérieur, quatre murs à chaperon d'ardoises enfermaient le potager, où les carrés de terre, labourés nouvellement, formaient des plaques brunes. Les cloches des melons brillaient à la file sur leur couche étroite ; les artichauts, les haricots, les épinards, les carottes et les tomates alternaient jusqu'à un plant d'asperges, qui semblait un petit bois de plumes.

Tout ce terrain avait été, sous le Directoire, ce qu'on appelait une folie. Les arbres, depuis lors, avaient démesurément grandi. De la clématite embarrassait les charmilles, les allées étaient couvertes de mousse, partout les ronces foisonnaient. Des tronçons de statue émiettaient leur plâtre sous les herbes. On se prenait en marchant dans quelques débris d'ouvrage en fil de fer. Il ne restait plus du pavillon que deux chambres au rez-de-chaussée avec des lambeaux de papier bleu. Devant la façade s'allongeait une treille à l'italienne, où, sur des piliers en brique, un grillage de bâtons supportait une vigne.

Ils vinrent là-dessous tous les deux, et, comme la lumière tombait par les trous inégaux de la verdure, Frédéric, en parlant à Louise de côté, observait l'ombre des feuilles sur son visage.

Elle avait dans ses cheveux rouges, à son chignon, une aiguille terminée par une boule de verre imitant l'émeraude ; et elle portait, malgré son deuil (tant son mauvais goût était naïf), des pantoufles en paille garnies de satin rose, curiosité vulgaire, achetées sans doute dans quelque foire. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 33 Ils arrivèrent à fixer d'avance le jour de ses visites et sortant comme par hasard, elle allait au-devant de lui, sur la route.

Elle ne faisait rien pour exciter son amour, perdue dans cette insouciance qui caractérise les grands bonheurs. Pendant toute la saison, elle porta une robe de chambre en soie brune, bordée de velours pareil, vêtement large convenant à la mollesse de ses attitudes et de sa physionomie sérieuse. D'ailleurs, elle touchait au mois d'août des femmes, époque tout à la fois de réflexion et de tendresse, où la maturité qui commence colore le regard d'une flamme plus profonde, quand la force du coeur se mêle à l'expérience de la vie, et que, sur la fin de ses épanouissements, l'être complet déborde de richesses dans l'harmonie de sa beauté. Jamais elle n'avait eu plus de douceur, d'indulgence. Sûre de ne pas faillir, elle s'abandonnait à un sentiment qui lui semblait un droit conquis par ses chagrins. Cela était si bon, du reste, et si nouveau ! Quel abîme entre la grossièreté d'Arnoux et les adorations de Frédéric !

Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait avoir gagné, se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne rattrape jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnât, et non la prendre. L'assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le coeur plus que les sens. C'était une béatitude indéfinie, un tel enivrement, qu'il en oubliait jusqu'à la possibilité d'un bonheur absolu. Loin d'elle, des convoitises furieuses le dévoraient.

Bientôt il y eut dans leurs dialogues ...(retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 34 - " Ah ! si j'avais été plus jeune ! " soupirait-elle.

- " Non ! moi, un peu plus vieux. "

Et ils s'imaginaient une vie exclusivement amoureuse, assez féconde pour remplir les plus vastes solitudes, excédant toutes joies, défiant toutes les misères, où les heures auraient disparu dans un continuel épanchement d'eux-mêmes, et qui aurait fait quelque chose de resplendissant et d'élevé comme la palpitation des étoiles.

Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier ; des cimes d'arbres jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux, inégalement jusqu'au bord du ciel pâle ; ou bien ils allaient au bout de l'avenue, dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise. Des points noirs tachaient la glace ; les murailles exhalaient une odeur de moisi ; - et ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des autres, de n'importe quoi, avec ravissement. Quelquefois, les rayons du soleil, traversant la jalousie, tendaient depuis le plafond jusque sur les dalles comme les cordes d'une lyre, des brins de poussière tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait à les fendre avec sa main ; - Frédéric la saisissait, doucement ; et il contemplait l'entrelacs de ses veines, les grains de sa peau, la forme de ses doigts. Chacun de ses doigts était, pour lui, plus qu'une chose, presque une personne.

Elle lui donna ses gants, la semaine d'après son mouchoir. Elle l'appelait " Frédéric ", il l'appelait " Marie ", adorant ce nom-là, fait exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase, et qui semblait contenir des nuages d'encens, des jonchées de roses. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 35 Frédéric s'arrêta forcément à l'entrée de la place. Des groupes en armes l'emplissaient. Des compagnies de la ligne occupaient les rues Saint-Thomas et Fromanteau. Une barricade énorme bouchait la rue de Valois. La fumée qui se balançait à sa crête s'entrouvrit, des hommes couraient dessus en faisant de grands gestes, ils disparurent ; puis la fusillade recommença. Le poste y répondait, sans qu'on vît personne à l'intérieur ; ses fenêtres, défendues par des volets de chêne, étaient percées de meurtrières ; et le monument avec ses deux étages, ses deux ailes, sa fontaine au premier et sa petite porte au milieu, commençait à se moucheter de taches blanches sous le heurt des balles. Son perron de trois marches restait vide.

A côté de Frédéric, un homme en bonnet grec et portant une giberne par-dessus sa veste de tricot se disputait avec une femme coiffée d'un madras. Elle lui disait :

- " Mais reviens donc ! reviens donc ! "

- " Laisse-moi tranquille ! " répondait le mari. " Tu peux bien surveiller la loge toute seule. Citoyen, je vous le demande, est-ce juste ? J'ai fait mon devoir partout, en 1830, en 32, en 34, en 39 ! Aujourd'hui, on se bat ! Il faut que je me batte Va-t'en ! "

Et la portière finit par céder à ses remontrances et celles d'un garde national près d'eux, quadragénaire dont la figure bonasse était ornée d'un collier de barbe blonde.

Il chargeait son arme et tirait, tout en conversant avec Frédéric, aussi tranquille au milieu de l'émeute qu'un horticulteur dans son jardin. Un jeune garçon en serpillière le cajolait pour obtenir des capsules, afin d'utiliser son fusil, une belle carabine de chasse que lui avait donnée " un monsieur ".

- " Empoigne dans mon dos ", dit le bourgeois " et efface-toi ! tu vas te faire tuer ! "

Les tambours battaient la charge. Des cris aigus, des hourras de triomphe s'élevaient. Un remous continuel faisait osciller la multitude. Frédéric, pris entre deux masses profondes, ne bougeait pas, fasciné d'ailleurs et s'amusant extrêmement. Les blessés qui tombaient, les morts étendus n'avaient pas l'air de vrais blessés, de vrais morts. Il lui semblait assister à un spectacle. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 36 Tout à coup la Marseillaise retentit. Hussonnet et Frédéric se penchèrent sur la rampe. C'était le peuple. Il se précipita dans l'escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues, des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules, si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée d'équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible. En haut, elle se répandit, et le chant tomba.

On n'entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder. Mais, de temps à autre, un coude trop à l'étroit enfonçait une vitre ; ou bien un vase, une statuette déroulait d'une console, par terre. Les boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges, la sueur en coulait à larges gouttes ; Hussonnet fit cette remarque :

- " Les héros ne sentent pas bon ! "

- " Ah ! vous êtes agaçant ", reprit Frédéric.

Et poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où s'étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise entrouverte, l'air hilare et stupide comme un magot. D'autres gravissaient l'estrade pour s'asseoir à sa place.

- " Quel mythe ! " dit Hussonnet. " Voilà le peuple souverain ! "

Le fauteuil fut enlevé à bout de bras, et traversa toute la salle en se balançant.

- " Saprelotte ! comme il chaloupe ! Le vaisseau de l'Etat est ballotté sur une mer orageuse ! Cancane-t-il ! cancane-t-il ! "

On l'avait approché d'une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le lança.

- " Pauvre vieux ! " dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, où il fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu'à la Bastille, et brûlé.

Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu'à des albums de dessins, jusqu'à des corbeilles de tapisserie. Puisqu'on était victorieux, ne fallait-il pas s'amuser ! La canaille s'affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépines d'or s'enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumes d'autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la Légion d'honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisait son caprice ; les uns dansaient, d'autres buvaient. Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de la pommade derrière un paravent, deux amateurs jouaient aux cartes Hussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueule accoudé sur un balcon ; et le délire redoublait au tintamarre continu des porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d'harmonica. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 37 Frédéric ne put s'empêcher de réfléchir à son conseil et bientôt, une sorte de vertige l'éblouit.

Les grandes figures de la Convention passèrent devant ses yeux. Il lui sembla qu'une aurore magnifique allait se lever. Rome, Vienne, Berlin, étaient en insurrection, les Autrichiens chassés de Venise ; toute l'Europe s'agitait. C'était l'heure de se précipiter dans le mouvement, de l'accélérer peut-être ; et puis il était séduit par le costume que les députés, disait-on, porteraient. Déjà, il se voyait en gilet à revers avec une ceinture tricolore ; et ce prurit, cette hallucination devint si forte, qu'il s'en ouvrit à Dussardier. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 38 Ils les visitèrent tous, ou presque tous, les rouges et les bleus, les furibonds et les tranquilles, les puritains, les débraillés, les mystiques et les pochards, ceux où l'on décrétait la mort des Rois, ceux où l'on dénonçait les fraudes de l'Epicerie ; et, partout, les locataires maudissaient les propriétaires, la blouse s'en prenait à l'habit, et les riches conspiraient contre les pauvres. Plusieurs voulaient des indemnités comme anciens martyrs de la police, d'autres imploraient de l'argent pour mettre en jeu des inventions, ou bien c'étaient des plans de phalanstères, des projets de bazars cantonaux, des systèmes de félicité publique ; - puis, çà et là, un éclair d'esprit dans ces nuages de sottise, des apostrophes, soudaines comme des éclaboussures, le droit formulé par un juron, et des fleurs d'éloquence aux lèvres d'un goujat, portant à cru le baudrier d'un sabre sur sa poitrine sans chemise. Quelquefois aussi, figurait un monsieur, aristocrate humble d'allures, disant des choses plébéiennes, et qui ne s'était pas lavé les mains pour les faire paraître calleuses. Un patriote le reconnaissait, les plus vertueux le houspillaient ; et il sortait la rage dans l'âme. On devait, par affectation de bon sens, dénigrer toujours les avocats, et servir le plus souvent possible ces locutions : " apporter sa pierre à l'édifice, - problème social, - atelier. " (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 39 Ils se trouvaient si bien dans leur vieux landau, bas comme un sofa et couvert d'une toile à raies déteintes ! Les fossés pleins de broussailles filaient sous leurs yeux, avec un mouvement doux et continu. Des rayons blancs traversaient comme des flèches les hautes fougères ; quelquefois, un chemin, qui ne servait plus, se présentait devant eux, en ligne droite ; et des herbes s'y dressaient çà et là, mollement. Au centre des carrefours, une croix étendait ses quatre bras ; ailleurs, des poteaux se penchaient comme des arbres morts, et de petits sentiers courbes, en se perdant sous les feuilles, donnaient envie de les suivre ; au même moment, le cheval tournait, ils y entraient, on enfonçait dans la boue ; plus loin, de la mousse avait poussé au bord des ornières profondes.

Ils se croyaient loin des autres, bien seuls. Mais tout à coup passait un garde-chasse avec son fusil, ou une bande de femmes en haillons, traînant sur leur dos de longues bourrées.

Quand la voiture s'arrêtait, il se faisait un silence universel ; seulement, on entendait le souffle du cheval dans les brancards, avec un cri d'oiseau très faible, répété.

La lumière, à de certaines places éclairant la lisière du bois, laissait les fonds dans l'ombre ; ou bien, atténuée sur les premiers plans par une sorte de crépuscule, elle étalait dans les lointains des vapeurs violettes, une clarté blanche. Au milieu du jour. le soleil, tombant d'aplomb sur les larges verdures, les éclaboussait, suspendait des gouttes argentines à la pointe des branches, rayait le gazon de traînées d'émeraudes, jetait des taches d'or sur les couches de feuilles mortes ; en se renversant la tête, on apercevait le ciel, entre les cimes des arbres. Quelques-uns, d'une altitude démesurée, avaient des airs de patriarches et d'empereurs, ou se touchant par le bout, formaient avec leurs longs fûts comme des arcs de triomphe ; d'autres, poussés dès le bas obliquement, semblaient des colonnes près de tomber.

Cette foule de grosses lignes verticales s'entrouvrait. Alors, d'énormes flots verts se déroulaient en bosselages inégaux jusqu'à la surface des vallées où s'avançait la croupe d'autres collines dominant des plaines blondes, qui finissaient par se perdre dans une pâleur indécise.

Debout, l'un près de l'autre, sur quelque éminence du terrain, ils sentaient, tout en humant le vent, leur entrer dans l'âme comme l'orgueil d'une vie plus libre, avec une surabondance de forces, une joie sans cause.

La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Les hêtres à l'écorce blanche et lisse entremêlaient leurs couronnes ; des frênes courbaient mollement leurs glauques ramures ; dans les cépées de charmes, des houx pareils à du bronze se hérissaient ; puis venait une file de minces bouleaux, inclinés dans des attitudes élégiaques ; et les pins, symétriques comme des tuyaux d'orgue, en se balançant continuellement, semblaient chanter. Il y avait des chênes rugueux, énormes, qui se convulsaient, s'étiraient du sol, s'étreignaient les uns les autres, et, fermes sur leurs troncs, pareils à des torses, se lançaient avec leurs bras nus des appels de désespoir, des menaces furibondes, comme un groupe de Titans immobilisés dans leur colère. Quelque chose de plus lourd, une langueur fiévreuse planait au-dessus des mares, découpant la nappe de leurs eaux entre des buissons d'épines ; les lichens de leur berge, où les loups viennent boire, sont couleur de soufre, brûlés comme par le pas des sorcières, et le coassement ininterrompu des grenouilles répond au cri des corneilles qui tournoient. Ensuite, ils traversaient des clairières monotones, plantées d'un baliveau çà et là.

Un bruit de fer, des coups drus et nombreux sonnaient : c'était, au flanc d'une colline, une compagnie de carriers battant les roches. Elles se multipliaient de plus en plus, et finissaient par emplir tout le paysage, cubiques comme des maisons, plates comme des dalles, s'étayant, se surplombant, se confondant, telles que les ruines méconnaissables et monstrueuses de quelque cité disparue. Mais la furie même de leur chaos fait plutôt rêver à des volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes ignorés. Frédéric disait qu'ils étaient là depuis le commencement du monde et resteraient ainsi jusqu'à la fin ; Rosanette détournait la tête, en affirmant que " ça la rendrait folle ", et s'en allait cueillir des bruyères. Leurs petites fleurs violettes, tassées les unes près des autres, formaient des plaques inégales, et la terre qui s'écroulait de dessous mettait comme des franges noires au bord des sables pailletés de mica. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 40 Ce soir-là, ils dînèrent dans une auberge, au bord de la Seine. La table était près de la fenêtre, Rosanette en face de lui ; et il contemplait son petit nez fin et blanc, ses lèvres retroussées, ses yeux clairs, ses bandeaux châtains qui bouffaient, sa jolie figure ovale. Sa robe de foulard écru collait à ses épaules un peu tombantes ; et, sortant de leurs manchettes tout unies, ses deux mains découpaient, versaient à boire, s'avançaient sur la nappe. On leur servit un poulet avec les quatre membres étendus, une matelote d'anguilles dans un compotier en terre de pipe, du vin râpeux, du pain trop dur, des couteaux ébréchés. Tout cela augmentait le plaisir, l'illusion. Ils se croyaient presque au milieu d'un voyage, en Italie, dans leur lune de miel. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 41 Frédéric se trouvait à côté de Mme Arnoux.

Elle portait une robe de barège noir, un cercle d'or au poignet, et comme le premier jour où il avait dîné chez elle, quelque chose de rouge dans les cheveux, une branche de fuchsia entortillée à son chignon. Il ne put s'empêcher de lui dire :

- " Voilà longtemps que nous ne nous sommes vus ! "

- " Ah ! " répliqua-t-elle froidement.

Il reprit, avec une douceur dans la voix qui atténuait l'impertinence de sa question :

- " Avez-vous quelquefois pensé à moi ? "

- " Pourquoi y penserais-je ? "

Frédéric fut blessé par ce mot.

- " Vous avez peut-être raison, après tout. "

Mais, se repentant vite, il jura qu'il n'avait pas vécu un seul jour sans être ravagé par son souvenir.

- " Je n'en crois absolument rien, monsieur. "

- " Cependant, vous savez que je vous aime ! "

Mme Arnoux ne répondit pas.

- " Vous savez que je vous aime. "

Elle se taisait toujours.

- " Eh bien, va te promener ! ", se dit Frédéric. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 42 Les hommes se tenaient debout, et Pellerin, au milieu d'eux. émettait des idées. Ce qu'il y avait de plus favorable pour les arts, c'était une monarchie bien entendue. Les temps modernes le dégoûtaient, " quand ce ne serait qu'à cause de la garde nationale ", il regrettait le Moyen Age, Louis XIV ; M. Roque le félicita de ses opinions, avouant même qu'elles renversaient tous ses préjugés sur les artistes. Mais il s'éloigna presque aussitôt, attiré par la voix de Fumichon. Arnoux tâchait d'établir qu'il y a deux socialismes, un bon et un mauvais. L'industriel n'y voyait pas de différence, la tête lui tournant de colère au mot propriété.

- " C'est un droit écrit dans la nature ! Les enfants tiennent à leurs joujoux ; tous les peuples sont de mon avis, tous les animaux ; le lion même, s'il pouvait parler, se déclarerait propriétaire ? Ainsi, moi, messieurs, j'ai commencé avec quinze mille francs de capital ! Pendant trente ans, savez-vous, je me levais régulièrement à quatre heures du matin ! J'ai eu un mal des cinq cents diables à faire ma fortune ! Et on viendra me soutenir que je n'en suis pas le maître, que mon argent n'est pas mon argent, enfin, que la propriété, c'est le vol ! "

- " Mais Proudhon... "

- " Laissez-moi tranquille, avec votre Proudhon ! S'il était là, je crois que je l'étranglerais ! "

Il l'aurait étranglé. Après les liqueurs surtout, Fumichon ne se connaissait plus ; et son visage apoplectique était près d'éclater comme un obus. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 43 Mme Dambreuse ferma les yeux, et il fut surpris par la facilité de sa victoire. Les grands arbres du jardin qui frissonnaient mollement s'arrêtèrent. Des nuages immobiles rayaient le ciel de longues bandes rouges, et il y eut comme une suspension universelle des choses. Alors, des soirs semblables, avec des silences pareils, revinrent dans son esprit, confusément. Où était-ce ?...

Il se mit à genoux, prit sa main, et lui jura un amour éternel. Puis, comme il partait, elle le rappela d'un signe et lui dit tout bas :

- " Revenez dîner ! Nous serons seuls ! "

Il semblait à Frédéric, en descendant l'escalier, qu'il était devenu un autre homme, que la température embaumante des serres chaudes l'entourait, qu'il entrait définitivement dans le monde supérieur des adultères patriciens et des hautes intrigues. Pour y tenir la première place, il suffisait d'une femme comme celle-là. Avide, sans doute, de pouvoir et d'action, et mariée à un homme médiocre qu'elle avait prodigieusement servi, elle désirait quelqu'un de fort pour le conduire ? Rien d'impossible maintenant ! Il se sentait capable de faire deux cents lieues à cheval, de travailler pendant plusieurs nuits de suite, sans fatigue son cœur débordait d'orgueil. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 44 Il (Deslauriers) avait frappé aux portes de la Démocratie, s'offrant à la servir de sa plume, de sa parole, de ses démarches ; partout on l'avait repoussé ; on se méfiait de lui -, et il avait vendu sa montre, sa bibliothèque, son linge.

- " Mieux vaudrait crever sur les pontons de Belle-Isle, avec Sénécal ! "

Frédéric, qui arrangeait alors sa cravate, n'eut pas l'air très ému par cette nouvelle.

- " Ah ! il est déporté, ce bon Sénécal ? " Deslauriers répliqua, en parcourant les murailles d'un air envieux :

- " Tout le monde n'a pas ta chance ! "

- " Excuse-moi ", dit Frédéric, sans remarquer l'allusion, " mais je dîne en ville. On va le faire à manger ; commande ce que tu voudras ! Prends même mon lit. " Devant une cordialité si complète, l'amertume de Deslauriers disparut.

- " Ton lit ? Mais... ça te gênerait ! "

- " Eh non ! J'en ai d'autres ! "

- " Ah ! très bien ", reprit l'avocat, en riant. " Où dînes-tu donc ? "

- " Chez Mme Dambreuse. "

- " Est-ce que... par hasard... ce serait... ? "

- " Tu es trop curieux ", dit Frédéric avec un sourire, qui confirmait cette supposition.

Puis, ayant regardé la pendule, il se rassit.

- " C'est comme ça ! et il ne faut pas désespérer, vieux défenseur du peuple ! "

- " Miséricorde ! que d'autres s'en mêlent ! "

L'avocat détestait les ouvriers, pour en avoir souffert dans sa province, un pays de houille. Chaque puits d'extraction avait nommé un gouvernement provisoire lui intimant des ordres.

- " D'ailleurs, leur conduite a été charmante partout à Lyon, à Lille, au Havre, à Paris ! Car, à l'exemple des fabricants qui voudraient exclure les produits de l'étranger, ces messieurs réclament pour qu'on bannisse les travailleurs anglais, allemands, belges et savoyards ! Quant à leur intelligence, à quoi a servi, sous la Restauration, leur fameux compagnonnage ? En 1830, ils sont entrés dans la garde nationale, sans même avoir le bon sens de la dominer ! Est-ce que, dès le lendemain de 48, les corps de métiers n'ont pas reparu avec des étendards à eux ! Ils demandaient même des représentants du peuple à eux, lesquels n'auraient parlé que pour eux ! Tout comme les députés de la betterave ne s'inquiètent que de la betterave Ah ! j'en ai assez de ces cocos-là, se prosternant tour à tour devant l'échafaud de Robespierre, les bottes de l'Empereur, le parapluie de Louis-Philippe, racaille éternellement dévouée à qui lui jette du pain dans la gueule ! On crie toujours contre la vénalité de Talleyrand et de Mirabeau ; mais le commissionnaire d'en bas vendrait la patrie pour cinquante centimes, si on lui promettait de tarifer sa course à trois francs ! Ah ! quelle faute ! Nous aurions dû mettre le feu aux quatre coins de l'Europe !

Frédéric lui répondit :

- " L'étincelle manquait ! Vous étiez simplement de petits bourgeois, et les meilleurs d'entre vous, des cuistres ! Quant aux ouvriers, ils peuvent se plaindre ; car, si l'on excepte un million soustrait à la liste civile, et que vous leur avez octroyé avec la plus basse flagornerie, vous n'avez rien fait pour eux que des phrases ! Le livret demeure aux mains du patron, et le salarié (même devant la justice) reste l'inférieur de son maître, puisque sa parole n'est pas crue. Enfin, la République me paraît vieille. Qui sait ? Le Progrès, peut-être, n'est réalisable que par une aristocratie ou par un homme ? L'initiative vient toujours d'en haut ! Le peuple est mineur, quoi qu'on prétende ! "

- " C'est peut-être vrai ", dit Deslauriers.(retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 45 Arnoux, à son comptoir, sommeillait la tête basse. Il était prodigieusement vieilli, avait même autour des tempes une couronne de boutons roses, et le reflet des croix d'or frappées par le soleil tombait dessus.

Frédéric, devant cette décadence, fut pris de tristesse. Par dévouement pour la Maréchale, il se résigna cependant, et il s'avançait ; au fond de la boutique, Mme Arnoux parut ; alors, il tourna les talons.(retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 46 Il était cinq heures, une pluie fine tombait. Des bourgeois occupaient le trottoir du côté de l'Opéra. Les maisons d'en face étaient closes. Personne aux fenêtres. Dans toute la largeur du boulevard, des dragons galopaient, à fond de train, penchés sur leurs chevaux, le sabre nu ; et les crinières de leurs casques et leurs grands manteaux blancs soulevés derrière eux passaient sur la lumière des becs de gaz, qui se tordaient au vent dans la brume. La foule les regardait, muette, terrifiée.

Entre les charges de cavalerie, des escouades de sergents de ville survenaient, pour faire refluer le monde dans les rues.

Mais, sur les marches de Tortoni, un homme, - Dussardier, - remarquable de loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu'une cariatide.

Un des agents qui marchait en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça de son épée.

L'autre alors, s'avançant d'un pas, se mit à crier :

- " Vive la République ! "

Il tomba sur le dos, les bras en croix.

Un hurlement d'horreur s'éleva de la foule. L'agent fit un cercle autour de lui avec son regard ; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal. (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)

TEXTE 47 Il voyagea.

Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues.

Il revint.

Il fréquenta le monde, et il eut d'autres amours, encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis la véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions d'esprit avaient également diminué. Des années passèrent ; et il supportait le désœuvrement de son intelligence et l'inertie de son coeur.

Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entra.

- " Madame Arnoux ! "

- " Frédéric ! "

Elle le saisit par les mains, l'attira doucement vers la fenêtre, et elle le considérait tout en répétant :

- " C'est lui ! C'est donc lui ! "

Dans la pénombre du crépuscule, il n'apercevait que ses yeux sous la voilette de dentelle noire qui masquait sa figure.

Quand elle eut déposé au bord de la cheminée un petit portefeuille de velours grenat, elle s'assit. Tous deux restèrent sans pouvoir parler, se souriant l'un à l'autre. (etc) (retour étude partie jaune) (retour étude partie bleue) (retour étude rouge)