Sources
LA TRADITION ORALE
A l'origine, certainement une légende
médiévale: celle d'un jeune-homme qui pour se rendre à ses noces prend un raccourci à
travers le cimetière .Déjà ivre , il envoie un coup de pied dans une tête de
mort avant de l'inviter au banquet.
Invitation blasphématoire à laquelle va répondre le fantôme du défunt qui surgit au
milieu de la fête .
La présence de ce surprenant convive n'empêche pas le festin de se dérouler et alors
que le repas s'achève, le fantôme donne rendez vous au jeune homme . Lorsqu'il se rend
au cimetière, celui-ci découvre une table dressée sur une tombe , le spectre le saisit
par la main et l'entraîne avec lui dans une descente aux Enfers.
LE TEXTE FONDATEUR 1630
Le premier Don Juan est celui
de Tirso de Molina (1584?-1648), un moine espagnol qui présente en 1630 sous le
titre Le Trompeur de Séville et le Convive de pierre , une pièce mettant
en scène un séducteur Don Juan Tenario. Le personnage aime se déguiser pour séduire
les femmes et ne respecte pas les morts . Il se repent trop tard devant l'apparition d'une
statue mouvante, celle d'un Commandeur qu'il a autrefois tué après avoir séduit la
fille.
Cette pièce de dimension morale - c'est un avertissement adressé aux pécheurs-
eut un ènorme succés dû notamment à l'utilisation de toute une machinerie .
Dénouement de la pièce de TIRSO DE MOLINA
Mises
en scènes
Marcel Bluwal
1965
Entretien avec Marcel
Bluwal paru dans DOM JUAN Molière ,
Collection Théâtre et Mises en scène , HATIER Janvier 1985
Dom Juan de Molière vous a
inspiré un téléfilm pourquoi ce choix ?
Le théâtre de Molière, et en particulier Dom Juan, est l'affirmation toute moderne de
l'agressivité des êtres ; c'est l'analyse aiguë du rapport trouble entre le vainqueur
et le vaincu, entre le fort et le faible ; le théâtre classique est basé sur
l'opposition dans le couple. Et le film met en relief cette dimension moderne.
Qui forme un couple dans Dom Juan ?
Dom Juan et Elvire aussi bien que Dom Juan et Sganarelle Dom Juan et Dom Louis, son père,
aussi bien que Dom Juan et le Pauvre. Toute la pièce de Molière est construite sur cette
conception du couple, et ce rapport révèle l'un des aspects les plus importants du
personnage de Dom Juan sa préoccupation fascinante de dominer l'autre, de le vaincre, de
le posséder.
Y a-t-il un autre aspect du Dom Juan de Molière qui vous
semble très important ?
L'art avec lequel le dramaturge Molière sait ruser pour faire le procès de l'idéologie
morale, religieuse et politique de son temps. Au XVII' siècle, Dom Juan a un peu moins
scandalisé que le Tartuffe , mais c'est une pièce "gênante "qui sera
écartée de la scène pendant tout le XVIII' et la première moitié du XIX'. Il faudra
attendre, en fait, la mise en scène de Jean Vilar en 1953, pour que ce procès de
l'idéologie soit enfin représenté.
Comment avez-vous conçu votre propre mise en scène ?
J'ai tout basé sur une espèce de quadruple insurrection de Dom Juan contre son père :
le père sous la forme de Dieu, le père sous la forme du roi représentant tout état
social, l'insurrection contre le père lui-même, et enfin le défi à lastatue du
Commandeur, incarnation plastique extraordinaire de tous les pères à la fois ; toutes
ces révoltes sont menées au nom d'une affirmation de la liberté pour l'homme.
Dom Juan est donc pour vous l'histoire d'un homme qui se
révolte contre l'autorité paternelle ?
A condition de considérer que cette révolte a été librement consentie par Dom Juan
comme une solution qui le conduira irrémédiablement au suicide.
Comment avez-vous traduit la mort de Dom Juan ?
D'abord, en préférant le téléfilm au film pour grand écran. La télévision m'a
permis de " révéler " Dom Juan au grand public comme un suicidaire, alors que
Dom Juan au cinéma aurait attiré seulement quelques initiés qui auraient perçu cette
dimension de l'uvre comme une adaptation, un point de vue subjectif. Le téléfilm
m'a permis de concevoir la pièce comme une sorte de longue marche de Dom Juan vers la
mort, à travers tous les décors, jusqu'à la montée au sacrifice final.
Le théâtre n'aurait-il pas pu reproduire cette marche ?
Le téléfilm me permettait d'utiliser beaucoup plus de " signes " pour donner
ce sens à la pièce , la novation la plus complète par rapport au théâtre étant la
traduction physique de la démarche de Dom Juan vers la mort il l'accomplit à cheval
depuis le début (dès l'acte 1 sa première rencontre avec Elvire se situe dans des
écuries monumentales que j'ai filmées à Chantilly), jusqu'au seuil de la maison du
Commandeur, dans l'acte final.
Y a-t-il d'autres " signes " que la chevauchée
vers la mort, dont vous ayez souligné l'importance ?
Le pouvoir de Dom Juan sur les autres est symbolisé par son épée ainsi, lorsqu'il
entame sa montée vers le Commandeur, il abandonne son cheval et son épée,
caractérisant ainsi sa volonté de suicide
Pourquoi parlez-vous de ce suicide comme d'une "
montée " vers le Commandeur ?
Javais demandé que la statue du Commandeur eût une taille de quatre mètres et
qu'elle restituât l'effroi créé par certaines statues monumentales du Bas-Empire
romain. J'avais demandé qu'on la plaçât en haut des quarante marches d'un pavillon ;
Dom Juan " monte " ainsi vers elle pour accomplir son suicide comme vers un
autel sacrificiel inca.
Quel est le jeu de Sganarelle à travers cette
chevauchée de Dom Juan vers la mort ?
Sganarelle suit Dom Juan sur un mulet, car la chevauchée de Dom Juan est également une
errance, une interrogation sur le sens de la vie ; mon film s'inspire parfois de certains
tableaux : Quichotte et Sancho de Daumier, Faust et Mephisto de Delacroix, Le Chevalier et
la Mort de Dürer.
Pour interpréter Sganarelle, vous avez choisi Claude Brasseur, alors que le rôle de
Dom Juan est tenu par Michel Piccoli ; pourquoi ?
J'ai choisi un Sganarelle (C. Brasseur) plus jeune que Dom Juan (M. Piccoli) pour
souligner l'admiration éperdue, même dans la critique, du valet à l'égard de son
maître. Je voulais traduire cette relation si particulière des couples d'amis dans le
théâtre de Molière (voyez le Misanthrope et Philinte - Tartuffe et Orgon) ; cette
relation amicale ressemble aux rapports amoureux. Molière - comme Shakespeare d'ailleurs
- n'établit pas de différence fondamentale dans l'affectivité entre les couples
d'hommes et de femmes, et il n'est pas nécessaire de le taxer dhomosexualité pour
autant.
Et Piccoli ?
J'ai trouvé en Piccoli un Dom Juan idéal parce qu'il n'y a aucune explication mécaniste
à la séduction de Piccoli ; or, c'est la caractéristique de Dom Juan : son pouvoir de
séduction est un " donné " sur lequel il ne s'explique pas et dont il souffre
autant qu'il en profite : séduction sur les femmes qui se transforme en pouvoir sur les
hommes. J'ai cherché à détruire au maximum toute relation de Dom Juan avec un
séducteur vulgaire, soucieux de son physique il est à l'antithèse d'un Lovelace* ;
Piccoli devait apparaître avec son début de calvitie et mal rasé, pour interpréter
cette dernière journée de Dom Juan avant son suicide.
Comment avez-vous choisi les costumes ?
Dom Juan, le cavalier, est habillé de cuir. Nous avons renoncé aux canons de dentelle et
aux perruques, mais nous n'avons pas pour autant actualisé ; notre vêtement est en
quelque sorte intemporel. Les costumes des autres hommes reproduisent, mais en drap, le
costume de cuir de Dom Juan, et ils sont bottés comme lui : traduction, au-delà de
l'opposition apparente, de l'identité profonde avec lui, et de l'admiration pour lui.
Et les décors ? la musique ?
Les extérieurs sont souvent tournés dans les " Salines de Chaux " qui en
imposent par leur architecture gigantesque. Pour le premier acte, j'ai fait vider les
salons du Trianon- Palace* à Versailles : Dom Juan et Sganarelle, minuscules devant les
immenses baies et les longs couloirs, ont toujours l'air " de passage ". La
plage, au deuxième acte, est réduite à une interminable bande de sable gris.
Je mêle également certains aspects baroques des décors d'église (des angelots par
exemple) aux formes géométriques du triangle et de la sphère qui symbolisent la
franc-maçonnerie ; cette ambiguïté de l'errance religieuse de Dom Juan est soulignée
tout au long du film par la Marche funèbre maçonnique, et le Requiem de Mozart.
*Lovelace :personnage de Clarisse Harlowe,
roman de Richardson, séducteur cynique
*Trianon-Palace : hôtel.
Tirso de Molina, Le Trompeur de Séville (El Burlador de Sevilla), 1630
Dénouement de la pièce de TIRSO DE MOLINA
Don Juan a été invité à
souper, avec son valet Catalinon, par Don Gonzalo, le Commandeur de Calatrava, tué autrefois
par lui, et revenu tout exprès de l'autre monde pour l'y ramener:
DON GONZALO Assieds-toi.
CATALINON Moi, seigneur?... C'est que j'ai déjà diné...
DON GONZALO Ne réplique pas.
CATALINON Je ne réplique pas... Mon Dieu, tirez-moi de ce pas!... Quel est ce plat,
seigneur ?
DON GONZALO Ce plat? Des scorpions et des vipères.
CATALINON C'est exquis!
DON GONZALO C'est notre ordinaire... Tu ne manges pas ?
DON JUAN Je mangerais tous les serpents de l'enfer, si tu me les servais.
DON GONZALO Je veux aussi t'offrir un concert.
CATALINON Quel est ce vin ?
DON GONZALO Goûtes-en.
CATALINON Pouah! cela tient du fiel et du vinaigre!
CATALINON Quel est ce ragoût ?
DON GONZALO Il est fait d'ongles noirs.
CATALINON Des ongles de tailleur, sans doute...
DON JUAN J'ai fini de souper, qu on desserve la table.
DON GONZALO Donne-moi la main. N'aie pas peur.
DON JUAN Moi, peur? (Il lui tend la main.) Ah! ton feu me brûle!
le Trompeur de Séville et l'invité de pierre, III, 20., 1630
Cicognini, Il Convitato di pietra 1640 ou 50
Dorimond, Le Festin de pierre ou le Fils criminel
Goldoni Don Giova,nni Tenorio ossia il dissoluto , 1736
WOLFGANG AMADEUS MOZART (1756-1791),
DON GIOVANNI, 1787
Mozart compose l'opéra de Don Giovanni en
l787,sur un livret du librettiste Da Ponte (1749-1838)
GIOVANNI (éclate de rire). |
GIOVANNI (ridendo
forte) COMMENDATORE Di rider finirai prima dell'aurora. GIOVANNI Chi ha parlato? LEPORELLO (estremamente impaurito) Ah! qualche anima Sarà dell'altro mondo, Che vi conosce a fondo. GIOVANNI Taci, sciocco! (mette mano alla spada) Chi va là ? chi va là ? COMMENDATORE Ribaldo! audace! Lascia a' morti la pace. LEPORELLO (tremando) Ve l'ho detto ?... GIOVANNI Sarà qualcun di fuori Che si burla di noi... Ehi! del Commendatore Non è questa la statua ? Leggi un poco quella iscrizion. - LEPORELLO Scusate... Non ho imparato a leggere A' raggi della luna. GIOVANNI Leggi, dico. LEPORELLO (leggendo) "Dell'empio, che mi trasse al passo estremo Qui attendo la vendetta." Udiste ?... Io tremo ! GIOVANNI Oh, vecchio buffonissimo! Digli che questa sera L'attendo a cenar meco. LEPORELLO Che pazzia! Ma vi par?... Oh Dei! mirate Che terribili occhiate - egli ci dà ...Par vivo... par che senta...E che voglia parlar... GIOVANNI Orsù, va là. O qui t'ammazzo e poi ti seppellisco. LEPORELLO Piano... piano..., signore... ora ubbidisco. O statua gentilissima Del gran Commendatore... Padron... mi trema il cote Non pos ... so... ter ... mi ... nar GIOVANNI Finiscila, o nel petto Ti metto - quest'acciar. (Che Susto! che spassetto! Lo voglio far tremar.) LEPORELLO Che irnpiccio! - che capriccio! Io sentomi gelar! O statua gentilissima Benchè di marmo siate... Ah! padron mio... mirate... Che seguita ... a guardar... GIOVANNI Mori... LEPORELLO No, no... attendete... Signor, il padron mio Badate ben... non io Vorria con voi cenar Ahi! ahi! che scena è questa! Oh ciel!... chinà la testa... GIOVANNI Va là, che se' un buffone. LEPORELLO Guardate ancor... padrone... GIOVANNI E che degg'io guardar? LEPORELLO Colla marmorea testa Ei fa... cosi... cosi... GIOVANNI (Colla marmorea testa, Ei fa cosl... cosi!) (verso la statua) Parlate, se potete: Verrete a cena ? COMMENDATORE si. LEPORELLO Mover... mi... posso appena Mi manca, oh Dei!... la lena Per carità... partiamo... Andiamo - via di qua. GIOVANNI Bizzarra è inver la scena! Verrà il buon vecchio a cena! A prepararla andiamo: Partiamo - via di qua. (Partono.) Don Giovanni, 1787. |
Nikolaus Lenau, Don Juan 1844
A la fin du poème dramatique de l'écrivain romantique allemand
Lenau, apparaît Don Pet (personnage grotesque : Pet= Pedro= Pierre), accompagné par
toutes les maîtresses et des bâtards de Don Juan. Don Pet provoque Don Juan en duel . Ce
dernier décide alors, avant de se battre, de coucher sur son testament ses 1003
maîtresses .
DON JUAN (lisant la liste, à part lui)
Souvenirs, dames autrefois aimées! desséchées jusqu'à la fleur dernière, jadis
céleste musique ce qui à présent est un mot insipide. Que les choses se fanent donc
vite, et les noms! Encore une fois le souvenir me fait passer de l'une à l'autre de ces
gracieuses dames.Coutume pleine de sens que de sacrifier tous les ans sur l'autel des
dieux les premiers-nés. Qu'elle est aimable, la première verdure des feuilles, le
premier parfum, le premier chant dune journée printanière ! quil est
délicieux en mer près du lointain rivage, le premier coup d'il sur la terre
désirée! Les premières couronnes de la gloire sont aussi les plus brillantes, c'est le
premier baiser qui donne l'ivresse la plus douce. S'il est encore dans l'au-delà un ciel,
il doit lui aussi être au plus beau à sa frontière. C'est pourquoi l'on pouvait nommer
ce qu'il y a de plus doux dans l'amour le premier effleurement d'une passion nouvelle. La
tristesse provenant de ce que d'anciens enchantements se dissolvent rehausse l'attrait et
la force du nouveau bonheur. Pourquoi faut-il que la source la plus riche tarisse! Oh! si
nous pouvions mourir en chaque plaisir et renaissant avec un cur rajeuni, nous
précipiter au devant de délices toujours nouvelles!
(A Don Pedro.)
Voulez-vous prendre charge de ce document et l'exécuter ?
DON PEDRO
Sur ma parole de chevalier! par égard pour les délaissées.
DON JUAN (lui tendant le document)
C'est bien! Montrez maintenant si vous possédez l'art de l'escrime. Que vous êtes une
mazette, je vais vous le prouver.
(Ils se battent.)
DON JUAN
Vraiment, vous êtes ce pour quoi je vous ai pris. Trois fois déjà j'aurais facilement
pu vous percé le cur, ce cur si plein de haine, mais si mal protégé, si je
me servais plus sérieusement de mon épée .Voici touché -encore touché - et encore!
Vous versez bien du sang sur mes planches. En maints endroits je vous ai mis en perce,
mais je ne vous fais en jouant que des piqûres légères. Don Pedro, par ma foi, je ne me
suis jamais senti plus à l'abri que devant votre attaque. Le duel avec vous, je l'appelle
jeu d'enfant. Oui, votre escrime est de tout repos.
DON PEDRO
Inflige-moi la mort, non ces petites saignées. Ne me fais pas d'affront, homme exécré!
Au combat le diable seul peut te vaincre. Pousse ferme, que je ne puisse plus te voir!
DON JUAN
Mon ennemi mortel est livré entre mes mains. Mais cela même m'indiffère, comme la vie
tout entière.
(Il jette son épée, Don Pedro le transperce).
NIKOLAUS LENAU (1802-1850), Don Juan (1844) fin, (trad. W. Thomas).
Alexandre Pouchkine, Le Convive de pierre 1830
Musset , une matinée de Don Juan , 1833
Edmond Rostand, La Dernière Nuit de Don Juan 1921
Max Frisch, Don Juan ou l'amour de la géométrie 1969
Henri de Montherlant, Don Juan ou la Mort qui fait le trottoir 1958
Roger Vailland, Monsieur Jean 1959