Voltaire
Le Philosophe ignorant

Petite digression     1766

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  Explications

Apologue = un petit récit
situation initiale :
une communauté heureuse d'aveugles.
Elément perturbateur : un détenteur du savoir (professeur) sans scrupule.
Péripéties : Mise en place de la dictature et rébellion
Situation finale :  suspension de la loi mensongère et absurde.
Nombreux événements rapportés sur un rythme rapide, Voltaire use d'une ponctuation abondante notamment des deux-points qui marquent la conséquence.
symbolique : les aveugles sont les hommes en général démunies face aux interrogations métaphysiques.

qui sous entend une morale.
le dernier paragraphe
rappelle que nous savons analyser lucidement les convictions d'autrui mais que nous nous réfugions aussi dans nos certitudes inébranlables.
Tout n'est donc pas si anodin comme pourrait le laisser supposer la récurrence dans le récit de l'adjectif petit et le terme digression.

  Dans les commencements de la fondation des Quinze-Vingts, on sait qu1  ’ils étaient tous égaux, et que leurs petites affaires se décidaient à la pluralité des voix. Ils distinguaient parfaitement au toucher la monnaie de cuivre de celle d’argent ; aucun d’eux ne prit jamais du vin de Brie pour du vin de Bourgogne. Leur odorat était plus fin que celui de leurs voisins qui avaient deux yeux. Ils raisonnèrent parfaitement sur les quatre sens, c’est-à-dire qu’ils en connurent tout ce qu’il est permis d’en savoir2 ; et ils vécurent paisibles et fortunés autant que des Quinze-Vingts peuvent l’être2. Malheureusement un de leurs professeurs prétendit avoir des notions claires sur le sens de la vue : il se fit écouter, il intrigua, il forma des enthousiasmes : enfin on le reconnut pour le chef de la communauté. Il se mit à juger souverainement des couleurs, et tout fut perdu.   
Ce premier dictateur des Quinze-Vingts se forma d’abord un petit conseil, avec lequel il se rendit le maître de toutes les aumônes. Par ce moyen, personne n’osa lui résister.3 Il décida que tous les habits des Quinze-Vingts étaient blancs : les aveugles le crurent ; ils ne parlaient que de leurs beaux habits blancs, quoiqu’il n’y en eût pas un seul de cette couleur4. Tout le monde se moqua d’eux, ils allèrent se plaindre au dictateur, qui les reçut fort mal ; il les traita de novateurs, d’esprits forts, de rebelles, qui se laissaient séduire par les opinions erronées de ceux qui avaient des yeux, et qui osaient douter de l’infaillibilité de leur maître. Cette querelle forma deux partis. Le dictateur, pour les apaiser, rendit un arrêt par lequel tous leurs habits étaient rouges. Il n’y avait pas un habit rouge aux Quinze-Vingts.4 On se moqua d’eux plus que jamais : nouvelles plaintes de la part de la communauté. Le dictateur entra en fureur, les autres aveugles aussi : on se battit longtemps, et la concorde ne fut rétablie que lorsqu’il fut permis à tous les Quinze-Vingts de suspendre leur jugement sur la couleur de leurs habits.

Un sourd, en lisant cette petite histoire, avoua que les aveugles avaient eu tort de juger les couleurs : mais il resta ferme dans l’opinion qu’il n’appartient qu’aux sourds de juger de la musique.
  
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