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LES CHATIMENTS

GENERALITES SUR VICTOR HUGO

PRE REQUIS . DATES A RETENIR

EVOLUTION POLITIQUE DE VICTOR HUGO

LE RECUEIL

LECTURES METHODIQUES


GÉNÉRALITÉS SUR VICTOR HUGO

Quelques méchancetés :

A la question :  " Quel est pour vous le plus grand poète ? " Gide aurait répondu : " Victor Hugo, hélas ! "

" la poésie doit être faite par tous. Non par un. Pauvre Hugo ! " Lautréamont

" Victor Hugo, bête comme l’Himalaya " Leconte de Lisle
 
Né en 1802 " Ce siècle avait deux ans " mort en 1885 : longévité qui explique en partie (en partie seulement) notoriété et prolixité.

Il se voulait " l’écho sonore "  de son siècle " un livre unique résumant un siècle, voilà ce que je laisserai derrière moi "

Pré Requis . Dates à retenir :

1793 : an II de la Ier République ; guerre contre la Prusse et l’Autriche (cf .A l’obéissance passive)

1799 : Bonaparte 1er consul (coup d’état du 18 brumaire)

1804 : Napoléon Empereur

1812 : Campagne de Russie (cf .L’expiation)

1814 : Restauration (Louis XVIII , roi)

1815 : " Les cent jours " et Waterloo

1824 : mort de Louis XVIII Charles X , roi

1830 : Révolution de juillet .Abdication de Charles X

Monarchie de juillet : Louis-Philippe (d’Orléans), roi des Français)

1848 : Révolution IIer République , coup d’état :

Louis Napoléon élu président de la République. (cf. Ce que le poète se disait en 1848)

1851 : coup d’état : de Louis Napoléon le 2 décembre

(cf. Souvenir de la nuit du 4 )

1852 : rétablissement de l’Empire : Louis Napoléon Empereur

EVOLUTION POLITIQUE DE VICTOR HUGO

Hugo a suivi un itinéraire politique inhabituel puisqu’il est allé de la droite vers la gauche. Adolescent royaliste par vénération à Chateaubriand.(et par fidélité aux origines vendéennes, chouannes, de sa mère). En 1819, il fonde un journal : " Le conservateur littéraire " où il défend la monarchie et la religion.

Il consacre ses odes à la gloire des Bourbons et devient le poète officiel de la Restauration.

En 1824, après le sacre de Charles X , il devient Bonapartiste et s’intéresse aux questions sociales. Il passe au libéralisme époque où , en littérature, il rêve de " mettre un bonnet rouge à la langue française " . En 1827, il s’élève contre la peine de mort (Le dernier jour d’un condamné) et rompt avec le parti au pouvoir.

En 1830, Révolution ratée : pas de République mais " un roi des français " : Hugo accepte le nouveau régime qui fait régner l’ordre. il souhaite une monarchie libérale, sociale. : c’est l’époque où il écrit Ruy Blas.

En 1841, Il entre à l’Académie française et (pour ?) devient Pair de France (membre de la haute assemblée législative nommé par le roi )

En 1845, le vicomte Victor Hugo , fidèle aux Orléans, est élevé à la dignité de pair du Royaume. Les républicains se moquent de lui. Les problèmes sociaux restent cependant sa préoccupation première (condition des prisonniers, travail des enfants…il commence à rédiger les Misérables)

En 1848, l’insurrection est violemment réprimée. Le peuple réclame la République, Hugo, lui, soutient la Régence (La duchesse d’Orléans après l’abdication de Louis-Philippe.) la République proclamée, Hugo finit par s’y rallier.

En juin 1848, il est élu député au suffrage universel. La misère et le chômage amènent de sanglantes émeutes, le socialisme fait peur à la majorité. Le Partisans de l’Ordre répriment et triomphent : Hugo se range à leur côté mais sans enthousiasme. Il défend d’abord Louis Napoléon Bonaparte, avant de critiquer ses mesures antilibérales.

Après le coup d’état du 2 décembre 1851, il rejoint le comité de résistance. Celle-ci vaincue, Hugo doit fuir.

" J’appartiens à jamais à la République "

VICTOR HUGO

A SES CONCITOYENS

Mes Concitoyens,

Je réponds à l'appel des soixante mille Electeurs1 qui m'ont spontanément honoré de leurs suffrages aux élections de la Seine . Je me présente à votre libre choix .

Deux Républiques sont possibles .

L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge , fera des gros sous avec la colonne , jettera bas la statue de Napoléon et dressera la statue de Marat , détruira l'Institut , l'Ecole polytechnique , et la Légion d'Honneur , ajoutera à l'auguste devise : Liberté, Egalité, Fraternité, l'option sinistre : ou la Mort; fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun, abolira la propriété et la famille, promènera des têtes sur des piques, remplira les prisons par le soupçon et les videra par le massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendre, fera de la France la patrie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu; remettra en mouvement ces deux machines fatales qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, après l'horrible dans le grand que nos pères ont vu , nous montrera le monstrueux dans le petit .

L'autre sera la sainte union de tous les Français dès à présent, et de tous les peuples un jour, dans le principe démocratique; fondera une liberté sans usurpations et sans violences, une égalité qui admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternité, non de moines dans un couvent, mais d'hommes libres; donnera à tous l'enseignement comme le soleil donne la lumière, gratuitement; introduira la clémence dans la loi pénale et la conciliation dans la loi civile; multipliera les chemins de fer, reboisera une partie du territoire, en défrichera une autre, décuplera la valeur du sol; partira de ce principe qu'il faut que tout homme commence par le travail et finisse par la propriété, assurera en conséquence la propriété comme la représentation du travail accompli et le travail comme élément de la propriété future; respectera l'héritage, qui n'est autre chose que la main du père tendue aux enfants à travers le mur du tombeau; combinera pacifiquement, pour résoudre le glorieux problème du bien-être universel, les accroissements continus de l'industrie, de la science, de l'art et de la pensée; poursuivra, sans quitter terre pourtant, et sans sortir du possible et du vrai, la réalisation sereine de tous les grands rêves des sages; bâtira le pouvoir sur la même base que la liberté, c'est à dire sur le droit; subordonnera la force à l'intelligence; dissoudra l'émeute et la guerre, ces deux formes de la barbarie, fera de l'ordre la loi des citoyens, et de la paix la loi des nations: vivra et rayonnera, grandira la France, conquerra le monde, sera en un mot, le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait.

De ces deux Républiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-là s'appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour établir l'une et empêcher l'autre.

VICTOR HUGO .

Affiche électorale de Victor Hugo pour les élections complémentaires de juin 1848.

1 . Aux élections d'avril, qui pour la première fois en France sont faites au suffrage universel, Hugo ne s'est pas présenté mais il a publié une Lettre aux électeurs" J'appartiens à mon pays, il peut disposer de moi. J'ai un respect exagéré peut-être pour la liberté du choix. Trouvez bon que je pousse ce respect jusqu'à ne pas m'offrir... " Il réunit pourtant soixante mille voix. Il se présente donc en juin aux élections complémentaires, il est élu avec quatre-vingt mille voix.

LE RECUEIL

Introduit en France clandestinement à partir de 1853.

Poésie satirique (genre ancien d’Horace à La Fontaine en passant par Dante ).

Structure

7 parties aux titres ironiques qui parodient les slogans martelés après le coup d’état.

LA SOCIETE EST SAUVEE

L'ORDRE EST RETABLI

LA FAMILLE EST RESTAUREE

LA RELIGION EST GLORIFIEE

L'AUTORITE EST SACREE

LA STABILITE EST ASSUREE

LES SAUVEURS SE SAUVERONT

Des antiphrases et des antithèses puisque les 7 livres sont précédés d’un poème intitulé " Nox " et suivis d’un poème intitulé " Lux "

Le coup d’état plonge la France dans la nuit , il est présenté comme une hideuse tromperie .

Le recueil développe une autre antithèse entre l’oncle et le neveu , entre Napoléon 1er (" l’Empereur surhumain ") et Napoléon III (" Le nain ")

Le recueil s'ouvre sur une préface de l'auteur qui énonce 7 affirmations très sentencieuses, articles de loi républicaine.

Importance du chiffre 7 : référence biblique

a) la genèse

b) l'épisode des trompettes de Jéricho : Josué à la tête des Hébreux faisant 7 fois le tour des murailles de la ville avant que celles-ci ne s'écroulent. Chaque livre apparaît ainsi comme un coup de semonce avant que l'Empire ne s'écroule.

 

Autre lecture :

3 poèmes structurent le recueil : "Nox" ; "L'expiation" et "Lux". De la nuit du coup d'état , naîtra la lumière lorsque la France aura expié la faute de Napoléon commise le 18 Brumaire. ( L'avènement de l'Empire de Napoléon "le Nain" est la punition infligée pour la faute commise par Napoléon 1èr "le surhumain")

 

LECTURES METHODIQUES

 

1er extrait : Poème liminaire " Nox" vers 17 à 46

SITUATION : L'incipit ( les 16 premiers vers de la première section) présente le moment décisif , celui choisi par le félon suffisamment lâche pour assassiner , à l'arme blanche, arme du fourbe, la République endormie.

La deuxième partie de la première section relate la nuit tragique.

...Cavaliers, fantassins, sortez! dehors les hordes!
Sus aux représentants! soldats, liez de cordes
Vos généraux jetés dans la cage aux forçats!
Poussez, la crosse aux reins, l'Assemblée à Mazas!
Chassez la haute-cour à coups de plat de sabre!
Changez-vous, preux de France, en brigands de Calabre!
Vous, bourgeois, regardez, vil troupeau, vil limon,
Comme un glaive rougi qu'agite un noir démon,
Le coup d'Etat qui sort flamboyant de la forge!
Les tribuns pour le droit luttent: qu'on les égorge.
Routiers, condottieri, vendus, prostitués,
Frappez! tuez Baudin! tuez Dussoubs! tuez!
Que fait hors des maisons ce peuple? Qu'il s'en aille.
Soldats, mitraillez-moi toute cette canaille!
Feu! feu! Tu voteras ensuite, ô peuple roi!
Sabrez le droit, sabrez l'honneur, sabrez la loi!
Que sur les boulevards le sang coule en rivières!
Du vin plein les bidons! des morts plein les civières!
Qui veut de l'eau-de-vie? En ce temps pluvieux
Il faut boire. Soldats, fusillez-moi ce vieux.
Tuez-moi cet enfant. Qu'est-ce que cette femme?
C'est la mère? tuez. Que tout ce peuple infâme
Tremble, et que les pavés rougissent ses talons!
Ce Paris odieux bouge et résiste. Allons!
Qu'il sente le mépris, sombre et plein de vengeance,
Que nous, la force, avons pour lui, l'intelligence!
L'étranger respecta Paris: soyons nouveaux!
Traînons-le dans la boue aux crins de nos chevaux!
Qu'il meure! qu'on le broie et l'écrase et l'efface!
Noirs canons, crachez-lui vos boulets à la face!

...

INTRODUCTION

La narration du coup d'état sous la forme d'un monologue injonctif, une logomachie (logos = discours; machie= combat). Qui parle ? L.N.Bonaparte mais l'énonciation est ambigüe car ces exhortations dans la mesure où il s'agit d'une espèce de folie verbale, sont une vraie dénonciation de la folie du locuteur.

Donc

PLAN

1 : une diatribe , un discours perverti.

2 : Le récit des massacres , une anti-épopée.

1 a Discours

La voix du pouvoir ( impératifs, ordres + les subjonctifs à valeur impérative 26;29;38;39;45) domaine militaire . un appel aux armes (crosse ,fusils , sabre, canons) comparaison au vers 24 : le glaive donc appel à une répression armée et sanglante.

Adressé aux cavaliers, fantassins, soldats (terme récurrent 18;30;36) comme un rappel à l'ordre "à l'obéissance passive". aux vers 26 et 45 le pronom "on" se substitue aux substantifs , idée d'une force anonyme , d'un mécanisme inhumain.

Particularité des impératifs 30;36;37 : forme tonique du pronom personnel "moi" qui rapproche dans une tournure raccourcie les destinataires et le locuteur : exécutant et pouvoir . La sollicitation est ainsi plus forte. Les reprises (28) marquent aussi l'encouragement , véritable exhortation pour stimuler la répression , rythme ternaire du vers 32 . Vers 40 , l'interjection : formule classique d'encouragement.

Autres destinataires : (23) les bourgeois . ordre = assister en spectateurs passifs . Leur fonction ( métaphore du limon : brancards entre lesquels on attelle les chevaux ) donc complicité veule (sans volonté) , de simples auxiliaires politiques. La reprise de l'adjectif accentue le mépris . Le pronom "vous" (23) mis en relief par la coupe au début du vers isole cette catégorie sociale.

Le peuple pourrait être l'autre destinataire (vers 38 ) .valeur de l'interrogation = nouvelle manifestation du mépris , démonstratif méprisant qui redouble la violence de l'épithète. autre manifestation du mépris : vers 31, le tutoiement suivi de l'invocation ironique .

1 b … perverti car polyphonique Ce discours dont le dynamisme est marqué par les exclamations et les reprises de par ses excès reflète une espèce de folie verbale du tyran , folie qui constitue ainsi une forme de condamnation .

De plus certains propos ne peuvent pas être attribués à L.N. Bonaparte. L'ordre lancé au vers 22 , la métamorphose évoquée par l'antithèse "preux" / "brigands" laisse transparaître en filigrane la voix du poète . Le terme "brigands" est d'ailleurs repris par l'énumération du vers 27, il s'agit d'une armée de criminels commandée par "un noir démon" (24) ( l'adjectif antéposé sera repris au dernier vers "noirs canons") Image fantastique , l'objectif du pseudo locuteur est de détruire les valeurs essentielles (32) le droit et la loi . Enfin le vers 42 illustre parfaitement cette polyphonie : qui peut accorder intelligence au peuple si ce n'est le poète.

Transition Un discours violent dont la démesure dans la grossièreté (insultes et termes familiers) et certains indices montrent qu'il s'agit d'une satire , une critique virulente de celui qui est censé le prononcer.

Le thème développé, les images proposées constituent une condamnation d'un coup d'état vécu comme une anti-épopée

 2 Récit d'un massacre Globalement, le texte propose uni image de chaos, une deuxième nuit de la Saint Barthélemy (en fait, il s'agit de l'évocation de plusieurs nuits : journées du 2 au 5 décembre 1851) avec des bourreaux et des victimes :

1 a) Vers 28 , les représentants du peuple sont nommés (Baudin, médecin tué le 3 , Dussoubs, frère d'un député , tué dans la nuit du 4 au 5) Ce sont les tribuns (26) défenseurs du droit. L'autorité légitime : les généraux (19 ) et l'Assemblée (20)

b) Le peuple anonyme (29), le peuple de Paris (40) avec ses figures emblématiques , ceux qui symbolisent la vulnérabilité et /ou l'innocence le "vieux "(36) , l'enfant"" (37) et la "mère" . L'article généralise . La barbarie qui amène jusqu'à la transgression d'un interdit .

c) L'étranger (43) Allusion aux guerres de coalition et aux défaites françaises : il s'agit pour Hugo de souligner l'ingratitude de L.N. Bonaparte et de ses troupes en même temps que la haine universelle qui l'habite.

Le coup d'état est donc présenté dans sa brutalité et sa soudaineté .

2 Brutalité Le premier impératif (1) est un cri, l'homophonie dans la deuxième injonction renforce la sauvagerie suggérée par le terme "hordes". Brutalité marquée par le rythme et les figures de style, reprises (28,31). Ruptures (26), ponctuation ( les deux points) sentence immédiate . Les enjambements (38;39) et les rejets (35;36), les innombrables coupes (exemple du vers 42) . Le rythme ternaire (32) , la gradation (45)= degré de haine, montée en puissance d'un sentiment de haine et de destruction. Les énumérations et les pluriels : (27) =armée de criminels . Les antithèses (19) généraux / forçats , (22) preux / brigands , la bassesse d'aujourd'hui opposée à l'héroïsme d'hier, (42) la force / l'intelligence = les deux camps. Les hyperboles (33 et 34 ) ( image récurrente de l'orgie dans les Châtiments).

Donc un grandissement épique mais une anti épopée : l'allégorie du coup d'état aux vers 24 et 25 propose une image fantastique avec l'allusion à la mythologie et aux forges de Vulcain. Un monde en rouge (flamboyant) et noir (24 et 46)

CONCLUSION

La transcription littéraire d'un appel au meurtre dont la violence ne peut que se retourner contre celui qui l'exprime et la provoque . Les thèmes abordés ici seront repris dans les 7 livres du recueil., " Nox" apparaissant comme un microcosme de l'ensemble de l'œuvre.

 

LIVRES ETUDIES : livres II, IV,V ET VII

1ème extrait

Livre II VII

A L'OBEISSANCE PASSIVE (vers1 à 30)

I

O soldats de l'an deux! ô guerres! épopées!
Contre les rois tirant ensemble leurs épées,
Prussiens, Autrichiens,
Contre toutes les Tyrs et toutes les Sodomes,
Contre le czar du Nord, contre ce chasseur d'hommes
Suivi de tous ses chiens,

Contre toute l'Europe avec ses capitaines,
Avec ses fantassins couvrant au loin les plaines,
Avec ses cavaliers,
Tout entière debout comme une hydre vivante,
Ils chantaient, ils allaient, l'âme sans épouvante
Et les pieds sans souliers!

Au levant, au couchant, partout, au sud, au pôle,
Avec de vieux fusils sonnant sur leur épaule,
Passant torrents et monts,
Sans repos, sans sommeil, coudes percés, sans vivres,
Ils allaient, fiers, joyeux, et soufflant dans des cuivres
Ainsi que des démons!

La liberté sublime emplissait leurs pensées.
Flottes prises d'assaut, frontières effacées
Sous leur pas souverain,
O France, tous les jours c'était quelque prodige,
Chocs, rencontres, combats; et Joubert sur l'Adige,
Et Marceau sur le Rhin!

On battait l'avant-garde, on culbutait le centre;
Dans la pluie et la neige et de l'eau jusqu'au ventre,
On allait! en avant!
Et l'un offrait la paix, et l'autre ouvrait ses portes,
Et les trônes, roulant comme des feuilles mortes,
Se dispersaient au vent!

…/…

 

Quelques remarques pour expliquer des strophes dont l'intérêt repose sur le souffle épique qui s'en dégage. C'est la voix du poète narrateur : perceptible dés la double invocation initiale donc un hymne à l'armée Républicaine (avec en contre point l'armée du second Empire -cf. vers 85- l'armée de bandits).Le passage présente d'abord les adversaires avant d'évoquer la marche et la progression des soldats , les strophes 4 et 5 retraçant les victoires.
Procédés concourant à donner à ce passage une dimension épique :

...................

 CONCLUSION : Un hymne républicain qui célébre en les transfigurant les exploits de soldats surhumains contre des ennemis redoutables et monstrueux, des soldats exemplaires opposés aux soldats de 1851. Le recours au passé (à l'imparfait) rappelle et impose l'image d'un présent en négatif : celui des soudards de Louis-Napoléon Bonaparte qui se livrent aux orgies (cf. section IV de ce poème).

 


 

 

2ème extrait
Livre IV II
CE QUE LE POETE SE DISAIT EN 1848
Tu ne dois pas chercher le pouvoir, tu dois faire
Ton œuvre ailleurs; tu dois, esprit d'une autre sphère,
Devant l'occasion reculer chastement.
De la pensée en deuil doux et sévère amant,
Compris ou dédaigné des hommes, tu dois être
Pâtre pour les garder et pour les bénir prêtre.
Lorsque les citoyens, par la misère aigris,
Fils de la même France et du même Paris,
S'égorgent; quand, sinistre, et soudain apparue,
La morne barricade au coin de chaque rue
Monte et vomit la mort de partout à la fois,
Tu dois y courir seul et désarmé; tu dois
Dans cette guerre impie, abominable, infâme,
Présenter ta poitrine et répandre ton âme,
Parler, prier, sauver les faibles et les forts,
Sourire à la mitraille et pleurer sur les morts;
Puis remonter tranquille à ta place isolée,
Et là, défendre, au sein de l'ardente assemblée,
Et ceux qu'on veut proscrire et ceux qu'on croit juger,
Renverser l'échafaud, servir et protéger
L'ordre et la paix, qu'ébranle un parti téméraire,
Nos soldats trop aisés à tromper, et ton frère,
Le pauvre homme du peuple aux cabanons jeté,
Et les lois, et la triste et fière liberté;
Consoler dans ces jours d'anxiété funeste,
L'art divin qui frissonne et pleure, et pour le reste
Attendre le moment suprême et décisif.
Ton rôle est d'avertir et de rester pensif.
Paris, juillet 1848.
[27 novembre 1848.]
3ème extrait VI
ECRIT LE 17 JUILLET 1851, EN DESCENDANT DE LA TRIBUNE
Ces hommes qui mourront, foule abjecte et grossière,
Sont de la boue avant d'être de la poussière.
Oui, certe, ils passeront et mourront. Aujourd'hui
Leur vue à l'honnête homme inspire un mâle ennui.
Envieux, consumés de rages puériles,
D'autant plus furieux qu'ils se sentent stériles,
Ils mordent les talons de qui marche en avant.
Ils sont humiliés d'aboyer, ne pouvant
Jusqu'au rugissement hausser leur petitesse.
Ils courent, c'est à qui gagnera de vitesse,
La proie est là! - hurlant et jappant à la fois,
Lancés dans le sénat ainsi que dans un bois,
Tous confondus, traitant, magistrat, soldat, prêtre,
Meute autour du lion, chenil aux pieds du maître,
Ils sont à qui les veut, du premier au dernier,
Aujourd'hui Bonaparte et demain Changarnier!
Ils couvrent de leur bave honneur, droit, république,
La charte populaire et l'oeuvre évangélique,
Le progrès, ferme espoir des peuples désolés;
Ils sont odieux. - Bien. Continuez, allez!
Quand l'austère penseur qui, loin des multitudes,
Rêvait hier encore au fond des solitudes,
Apparaissant soudain dans sa tranquillité,
Vient au milieu de vous dire la vérité,
Défendre les vaincus, rassurer la patrie,
Eclatez! répandez cris, injures, furie,
Ruez-vous sur son nom comme sur un butin!
Vous n'obtiendrez de lui qu'un sourire hautain,
Et pas même un regard! - Car cette âme sereine
Méprisant votre estime, estime votre haine.
Paris, 1851.
[novembre 1848?]
4ème extrait
X AUBE
Un immense frisson émeut la plaine obscure.
C'est l'heure où Pythagore, Hésiode, Epicure,
Songeaient; c'est l'heure où, las d'avoir, toute la nuit,
Contemplé l'azur sombre et l'étoile qui luit,
Pleins d'horreur, s'endormaient les pâtres de Chaldée.
Là-bas, la chute d'eau, de mille plis ridée,
Brille, comme dans l'ombre un manteau de satin;
Sur l'horizon lugubre apparaît le matin
Face rose qui rit avec des dents de perles;
Le boeuf rêve et mugit, les bouvreuils et les merles
Et les geais querelleurs sifflent, et dans les bois
On entend s'éveiller confusément les voix;
Les moutons hors de l'ombre, à travers les bourrées,
Font bondir au soleil leurs toisons éclairées;
Et la jeune dormeuse, entr’ouvrant son oeil noir,
Fraîche, et ses coudes blancs sortis hors du peignoir,
Cherche de son pied nu sa pantoufle chinoise.
Louange à Dieu! toujours, après la nuit sournoise,
Agitant sur les monts la ronce et le genêt,
La nature superbe et tranquille renaît;
L'aube éveille le nid à l'heure accoutumée,
Le chaume dresse au vent sa plume de fumée,
Le rayon, flèche d'or, perce l'âpre forêt;
Et Plutôt qu'arrêter le soleil, on ferait
Sensibles à l'honneur et pour le bien fougueuses
Les âmes de Baroche et de Troplong, ces gueuses!
Jersey, avril 1853.
[28 avril 1853.]
Livre V
5ème extrait
III LE MANTEAU IMPERIAL
Oh! vous dont le travail est joie,
Vous qui n'avez pas d'autre proie
Que les parfums, souffles du ciel,
Vous qui fuyez quand vient décembre,
Vous qui dérobez aux fleurs l'ambre
Pour donner aux hommes le miel,
Chastes buveuses de rosée,
Qui, pareilles à l'épousée,
Visitez le lys du coteau,
O soeurs des corolles vermeilles,
Filles de la lumière, abeilles,
Envolez-vous de ce manteau!
Ruez-vous sur l'homme, guerrières!
O généreuses ouvrières,
Vous le devoir, vous la vertu,
Ailes d'or et flèches de flamme,
Tourbillonnez sur cet infâme!
Dites-lui: - "pour qui nous prends-tu?
"Maudit! nous sommes les abeilles!
"Des chalets ombragés de treilles
"Notre ruche orne le fronton;
"Nous volons, dans l'azur écloses,
"Sur la bouche ouverte des roses
"Et sur les lèvres de Platon.
"Ce qui sort de la fange y rentre.
"Va trouver Tibère en son antre,
"Et Charles-neuf sur son balcon.
"Va! sur ta pourpre il faut qu'on mette,
"Non les abeilles de l'Hymète,
"Mais l'essaim noir de Montfaucon!"
Et percez-le toutes ensemble,
Faites honte au peuple qui tremble,
Aveuglez l'immonde trompeur,
Acharnez-vous sur lui, farouches,
Et qu'il soit chassé par les mouches
Puisque les hommes en ont peur!
Jersey, juin 1853.
[Janvier-Février 1853?]
6ème extrait
XIII L'EXPIATION I (vers 1 à 28)
Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l'aigle baissait la tête.
Sombres jours! l'empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre:
Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre
Des chevaux morts; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient; les grenadiers, surpris d'être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours! la froide bise
Sifflait; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.
Ce n'étaient plus des coeurs vivants, des gens de guerre;
C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d'ombres sur le ciel noir.
La solitude, vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul;
Et, chacun se sentant mourir, on était seul.
Livre VII
7ème extrait
Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée. "
I
Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée.
Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,
Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,
Sonnait de la trompette autour de la cité,
Au premier tour qu'il fit le roi se mit à rire;
Au second tour, riant toujours, il lui fit dire:
- Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent?
A la troisième fois, l'arche allait en avant,
Puis les trompettes, puis toute l'armée en marche,
Et les petits enfants venaient cracher sur l'arche,
Et, soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon;
Au quatrième tour, bravant les fils d'Aaron,
Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille,
Les femmes s'asseyaient en filant leur quenouille,
Et se moquaient jetant des pierres aux Hébreux,
A la cinquième fois, sur ces murs ténébreux,
Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées
Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées;
A la sixième fois, sur sa tour de granit
Si haute qu'au sommet l'aigle faisait son nid,
Si dure que l'éclair l'eût en vain foudroyée,
Le roi revint, riant à gorge déployée,
Et cria -: ces Hébreux sont bons musiciens! -
Autour du roi joyeux, riaient tous les anciens
Qui le soir sont assis au temple et délibèrent.
A la septième fois, les murailles tombèrent.
Jersey, septembre 1853.
[19 mars 1853.]
8ème extrait
ULTIMA VERBA (vers 37 à 64)
Mes nobles compagnons, je garde votre culte;
Bannis, la République est là qui nous unit.
J'attacherai la gloire à tout ce qu'on insulte;
Je jetterai l'opprobre à tout ce qu'on bénit!
Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre,
La voix qui dit: malheur! la bouche qui dit: non!
Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,
Moi, je te montrerai, César, ton cabanon.
Devant les trahisons et les têtes courbées,
Je croiserai les bras, indigné, mais serein.
Sombre fidélité pour les choses tombées,
Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain!
Oui, tant qu'il sera là, qu'on cède ou qu'on persiste,
O France! France aimée et qu'on pleure toujours,
Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,
Tombeaux de mes aïeux et nid de mes amours!
Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,
France! hors le devoir, hélas! j'oublirai tout.
Parmi les éprouvés je planterai ma tente:
Je resterai proscrit, voulant rester debout.
J'accepte l'âpre exil, n'eût-il ni fin ni terme;
Sans chercher à savoir et sans considérer
Si quelqu'un a plié qu'on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.
Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis! Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla;
S'il en demeure dix, je serai le dixième;
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là!
Jersey, 2 décembre 1852.
[14 décembre 1852.]