*

christian.mathisarobaseclub-internet.fr

IMAGES DE CHAMPS DE BATAILLE

 

En vérité,Ménexène,il semble qu'il y a beaucoup d'avantages à mourir à la guerre.On obtient en effet une belle et grandiose sépulture,si pauvre qu'on soit le jour de sa mort. En outre, on est loué, si peu de mérite que l'on ait, par de savants personnages,qui ne louent pas à l'aventure,mais qui ont préparé de longue main leurs discours. Platon, Ménexène

 ::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

 

VOLTAIRE CANDIDE 1759

STENDHAL LA CHARTREUSE DE PARME 1839

FRANÇOIS RENE DE CHATEAUBRIAND MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE , III, 1 (1848)

JEAN GIONO LE GRAND TROUPEAU (1931)

LOUIS FERDINAND CELINE VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT (1932)

::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

TEXTE 1

VOLTAIRE

CANDIDE OU L'OPTIMISME

1759

CHAPITRE TROISIEME

COMMENT CANDIDE SE SAUVA D'ENTRE LES BULGARES, ET CE QU'IL DEVINT

Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin il était en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes é gorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.
Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et des héros abares l'avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais Mlle Cunégonde.

 

En apparence un texte narratif . Qui voit ? Candide , focalisation interne  narrateur omniscient ? en fait alternance des points de vue .
Le texte apparaît d’abord comme un éloge de l’armée et de la guerre, mais l’ironie et le réalisme (détachement apparent du narrateur) en font un violent réquisitoire

Quelques pistes à organiser (en fonction du plan proposé ci-dessus )et à exploiter
- Une parade (termes laudatifs, intensifs de la 1ère phrase)
La "fête"
Les instruments de musique (fifres hautbois) du plus aigu au plus ...grave . Le rythme vif.
aux sinistres présages
L ' association instruments de musique et canon
Les canons faisant partie de l'orchestre, on ne peut qu'aller vers "l'enfer"
mis en valeur à la fin de la phrase
3 temps dans la progression de la bataille : 3 phrases : 1. Canons 2. Mousqueterie 3. Baïonnette les combats se font de + en + près
- Les canons "renversèrent": jeu de quilles ? "Le tout" =. des hommes ou des choses ? Imprécision des expressions = peu d’importance accordé à la vie humaine
"dix mille coquins" : un massacre salubre !
-" Boucherie héroïque":
La réalité sanglante: l'assassinat collectif,
L'arrangement posthume : la fabrication de héros
-"Les lois du droit public":
Le droit du plus fort (négation du "droit" et des règles les plus élémentaires de justice)
Encore un trait d'ironie.
-Le règne de l’absurde dans " le meilleur des mondes "
Le "Te deum , chacun dans son camp"
L'accumulation d'horreurs, le développement du système : chez les soldats, chez les civils.
Décalage entre les préoccupations dérisoire du déserteur Candide et l’exposé des horreurs subies par les civils : des corps (déshumanisation , bestialité des combattants.)

Il s'agit non d'une narration mais d'une démonstration ,vivante imagée, conduite sur un rythme endiablé le ton neutre et impersonnel accentuant le tragique de cette absurdité.
Un théâtre de marionnettes dans un décor dantesque
Du récit : espace réel, séquences vécues,
au discours :jeu de dislocation de l'espace et du temps.

1. Ce que le texte semble être : un éloge de la guerre ( repérer et commenter les procédés employés qui semblent valoriser la guerre )
2. Ce qu'il est : une dénonciation de la bêtise et de la cruauté humain
La guerre est une horreur
la guerre est une absurdité
3. L'ironie et le réalisme au service de la dénonciation

Retour vers l'étude de Candide
 

HAUT DE PAGE

::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

TEXTE 2

STENDHAL

LA CHARTREUSE DE PARME

1839

Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d'une faç on singulière. Le fond des sillons était plein d'eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier ; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui ; c'étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu'il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l'escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles ; il voulait suivre les autres : le sang coulait dans la boue.
Ah ! m'y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J'ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. A ce moment, l'escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c'étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d'où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il n'y comprenait rien du tout.
 

SITUER
Chapitre de LA CHARTREUSE DE PARME consacré à la bataille de Waterloo , épisode qui correspond à la première expérience de la mort du héros, Fabrice del Dongo, jeune noble milanais, admirateur de Napoléon. Sa curiosité sa maladresse et son innocence créent des situations inattendues au milieu du champ de bataille.
LIRE
INTRODUIRE
Récit qui présente les faits à travers le regard de Fabrice plus observateur qu' acteur, mais il voit sans comprendre de là ce sentiment d'une grande confusion. Procédé qui permet de présenter la bataille de façon à la fois réaliste et subjective ( réalisme subjectif)
PLAN

1 : Importance des notations visuelles. 2 : Un récit qui manque volontairement de cohérence.
DEVELOPPEMENT

1 : IMPORTANCE DES NOTATIONS VISUELLES .

CONCLURE

HAUT DE PAGE
::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

TEXTE 3

FRANÇOIS RENE DE CHATEAUBRIAND

MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE , III, 1

(1848)

Le 29 octobre , on touche aux fatales collines de la Moskowa : un cri de douleur et de surprise échappe à notre armée . De vastes boucheries se présentaient ,étalant quarante mille cadavres diversement consommés . des files de carcasses alignées semblaient encore garder la discipline militaire ; des squelettes détachés en avant , sur quelques mamelons* écrêtés , indiquaient les commandants et dominaient la mêlée des morts . Partout armes rompues , tambours défoncés , lambeaux de cuirasses et d'uniformes , étendards déchirés , dispersés entre des troncs d'arbres coupés à quelques pieds du sol par les boulets : c'était la grande redoute * de la Moskowa .
Au sein de la destruction immobile on apercevait une chose en mouvement : un soldat français privé des deux jambes se frayait un passage dans des cimetières qui semblaient avoir rejeté leurs entrailles au dehors . Le corps d'un cheval effondré par un obus avait servi de guérite à ce soldat : il y vécut en rongeant sa loge de chair ; les viandes putréfiées des morts à la portée de sa main lui tenaient lieu de charpie* pour panser ses plaies et d'amadou pour emmailloter ses os . L'effrayant remords de la gloire se traînait vers Napoléon : Napoléon ne l'attendit pas .
Le silence des soldats , hâtés du froid , de la faim et de l'ennemi , était profond ; ils songeaient qu'ils seraient bientôt semblables aux compagnons dont ils apercevaient les restes . On n'entendait dans ce reliquaire que la respiration agitée et le bruit du frisson involontaire des bataillons en retraite .Plus loin on retrouva l'abbaye de Kotloskoï transformée en hôpital ; tous les secours y manquaient : là restait encore assez de vie pour sentir la mort . Bonaparte arrivé sur les lieux , se chauffa du bois de ses chariots disloqués . Quand l'armée reprit sa marche , les agonisants se levèrent , parvinrent au seuil deleur dernier asile , se laissèrent dévaler jusqu'au chemin , tendirent aux camarades qui les quittaient leurs mains défaillantes : ils semblaient à la fois les conjurer et les ajourner*.
A chaque instant retentissait la détonation des caissons qu'on était forcé d'abandonner . Les vivandiers jetaient les malades dans les fossés . Des prisonniers russes qu'escortaient des étrangers au service de la France , furent dépêchés* par leurs gardes : tués d'une manière uniforme , leur cervelle était répandue à côté de leur tête .

Charpie = lambeaux de linge pour panser les plaies .
Ajourner = leur donner rendez-vous dans la mort .
Dépêchés = abattus .

HAUT DE PAGE

:::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

TEXTE 4

JEAN GIONO

LE GRAND TROUPEAU

(1931)

© Editions Gallimard, folio n°95 

Le jour est venu tout d'un coup. Le mont Kemmel fume de tous côtés comme une charbonnière. On est le long d'une route de saules: des saules déjà touchés de printemps; des bourgeons de belle amitié qui s'ouvrent.
Les balles claquent dans les branches ; la peau d'herbe est toute blessée. L'étang doucement s'en va, on le voit s'en aller dans les trous et puis s'enfoncer dans la terre.
Des vols d'obus passent, s'abattent, sautent, arrachent des branches, rugissent sous la terre , se vautrent dans la boue, puis tournent comme des toupies et restent là. On creuse à la pelle de trou à trou. On a tout le temps dans les jambes cet étang qui veut s'en aller, et qui coule tantôt d'ici, tantôt de là, sans savoir. On le repousse, on le frappe, il revient, il geint. On le frappe à coups de pelle. Un obus se plante là tout près. On se couche sur l'étang et, tout de suite, il se met à lécher l'homme tout du long, des genoux à la figure avec sa langue froide.
Là-haut à trois cents mètres, on voit un moulin. Un peu à gauche, un petit tas de pierres. C'était un pigeonnier.
- En voilà un, en voilà un ! crie Jolivet.(Il y a un homme dans ce tas de pierres; on vient de le voir se dresser. Il s'est découvert jusqu'au ventre) ... La vache! Donne un fusil que je le règle.
L'homme apparaît, Jolivet tire.
Au bout d'un moment l'homme se montre encore, Jolivet tire
Au bout d'un moment l'homme se montre encore.

:::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

SITUER
Giono (écrivain régionaliste ? = "chantre" de la Provence !) Panthéiste (attitude d'esprit qui tend à diviniser la nature)
Le Grand Troupeau : roman dont l'action se situe durant la Grande Guerre (14/18) . (grandeur tragique d'une guerre à laquelle Giono a participé )
Le titre = une réalité = référence aux troupeaux ramenés vers les plaines les premiers jours de la mobilisation [défilé incessant]
Un symbole : métaphoriquement, il s'agit de l'armée d'appelés qui souffrent et meurent sur le front .Assimiler l'armée à un troupeau , c'est souligner la perte d'identité , d'individualité, c'est mettre en évidence le caractère collectif et soumis de ces çetres auxquels a été retiré le pouvoir de décision [ Armée = bétail humain]


LIRE

INTRODUIRE

Episode du récit des combats sur le front , une grande partie du texte est descriptive. Description qui met en évidence la puissance destructrice de cette guerre qui n'épargne ni les hommes ni la nature .Climat de violence exercé sur la nature(1) et sur les hommes(2).Un espace tragique .

PLAN

1. L'expression de la violence
2.La présence de la nature (une nature symbole de vie, une nature qui souffre)
3. Des marionnettes humaines

DEVELOPPEMENT

1. L'expression de la violence
a) Phrase initiale (structure,temps,lexique)
b) Les indices qui soulignent l'omniprésence de cette violence.
c) Une violence dévastatrice (pluriels , verbes d'action, les participe passé, le rythme heurté, le présent de narration...)
2. La présence de la nature
Une nature symbole de vie : la caractérisation de la route, l'image du printemps avec notamment le passif "touché de printemps" qui donne un caractère merveilleux au phénomène) , le sentiment d'amour qui s'en dégageUne nature qui souffre: les personnifications ( anthromorphisme) : l'herbe mais surtout dans la description de l'étang ... animalisation et être fantastique ...
3. Des marionnettes humaines
L'indéfini "on" (anaphores) focalisation interne (réactions mécaniques) sensations tactiles
Déplacement du regard : de l'étang au moulin ( d'un camp à l'autre)
Le discours réduit à l'essentiel (déshumanisé) , son caractère mécanique.

CONCLURE

Page qui est plus qu'un témoignage ( la réalité est d'ailleurs transgressée ) : un réquisitoire contre la guerre qui est une machine à détruire les êtres et les choses.

 

HAUT DE PAGE

:::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

TEXTE 5

LOUIS FERDINAND CELINE

VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT

(1932)

© Editions Gallimard, folio n°? ,en vente dans toutes les bonnes librairies

Ces Allemands accroupis sur la route , têtus et tirailleurs , tiraient mal , mais ils semblaient avoir des balles à en revendre , des pleins magasins sans doute . La guerre décidément , n'était pas terminée ! Notre colonel , il faut dire ce qui est , manifestait une bravoure stupéfiante ! Il se promenait au beau milieu de la chaussée et puis de long en large parmi les trajectoires aussi simplement que s'il avait attendu un ami sur le quai de la gare , un peu impatient seulement .
Moi d'abord la campagne , faut que je le dise tout de suite , j'ai jamais pu la sentir , je l'ai toujours trouvée triste , avec ses bourbiers qui n'en finissent pas , ses maisons où les gens n'y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part . Mais quand on y ajoute la guerre en plus , c'est à pas y tenir . Le vent s'était levé , brutal , de chaque côté des talus , les peupliers mêlaient leurs rafales de feuilles aux petits bruits secs qui venaient de là-bas sur nous . Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse , mais tout en nous entourant de mille morts , on s'en trouvait comme habillés . Je n'osais plus remuer.
Ce colonel c'était donc un monstre ! A présent , j'en étais assuré , pire qu'un chien , il n'imaginait pas son trépas ! Je conçus en même temps qu'il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée , des braves , et puis tout autant sans doute dans l'armée d'en face . Qui savait combien ? Un , deux , plusieurs millions peut-être en tout ? Dés lors ma frousse devint panique . Avec des êtres semblables , cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment ...Pourquoi s'arrêteraient-ils ? Jamais , je n'avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses .
Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? Pensais-je . Et avec quel effroi !...Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu'au cheveux ? Avec casques, sans casques , sans chevaux , sur motos , hurlants , en auto , sifflants , tirailleurs , comploteurs , volants , à genoux , creusant , se défilant , caracolant dans les sentiers , pétaradant , enfermés sur la terre comme dans un cabanon 1, pour y tout détruire , Allemagne , France et Continents , tout ce qui respire , détruire , plus enragés que les chiens , adorant leur rage ( ce que les chiens ne font pas ) , cent , mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! Décidément , je le concevais , je m'étais embarqué dans une croisade apocalyptique .

 1 . Cabanon = asile d'aliénés

 SITUER

"Notre vie est un voyage dans l'hiver et dans la nuit, nous cherchons notre passage dans le ciel où rien ne luit"= Extrait d'une chanson des gardes suisses (1793) mis en exergue par Céline (Louis Ferdinand Destouches ) dans son roman Le voyage au bout de la nuit . Peinture réaliste et satirique , écrite entre les deux guerres, ce récit à la première personne relate dans un style parlé l'itinéraire de Ferdinand Bardamu, une espèce de double de Céline. A l'instar de Candide , le héros découvre le monde et ses horreurs : la guerre en Europe,le colonialisle en Afrique et l'industrialisation qui asservit les hommes en Amérique. Nous sommes ici au début du roman : parti pour le front, le narrateur découvre l'absurdité de la guerre.

LIRE

 INTRODUIRE

Récit où alternent observation et reflexion du narrateur. Les scènes ne sont pas décrites, elles sont suggérés à travers le monologue intérieur d'un spectateur passif, et amènent des interrogations angoissées qui mettent à nue l'absurdité de la guerre. La langue populaire, par sa spontanéité, accentue le caractère réaliste du passage .

PLAN

1. Le narrateur a) un antihéros b) un anti romantique c) un locuteur surprenant
2. Les autres a) des êtres incompréhensibles b) le colonel
3. Une vision crtitique de la guerre a)une force b) un mécanisme incontrôlable c) une imbécillité d) un témoignage

DEVELOPPER

1. Le narrateur a) un antihéros : Bardamu n'a pas les caractéristiques du héros positif . Ce n'est pas un modèle , il a "la frousse", face à l'ennemi, il est paralysé : "je n'osais plus bouger" et il s'interroge constamment. Il n'a aucune certitude. Le texte comporte une ponctuation très forte : nombreuses phrases exclamatives marquant la stupéfaction et interrogatives . Interrogations auxquelles  il n'apporte aucune réponse précise comme le souligne l' adverbe "sans doute" (X 2) , le verbe dans le passage "cela pouvait continuer" , le conditionnel "s'arrêteraient" . Tous ces éléments soulignent le désarroi et l'incertitude du narrateur, panique  qui ouvre sur un constat effrayé.
b) Un anti romantique : Bardamu a pour lui sa franchise et sa naïveté . Il avoue comme s'il était conscient qu'il s'agit presque d'une tare , son dégoût pour la campagne "Faut que je le dise tout de suite" et donc pour la nature lieu traditionnellement perçu comme propice à l'épanouissement de l'individu . La nature , reflet de l'âme , lieu romantique par excellence, représente pour lui tristesse et ennui profond. C'est un lieu de perdition ("chemins qui ne vont nulle part") où l'on s'embourbe ("bourbiers") , un désert humain ("n'y sont jamais").
c) Un citadin loquace et surprenant : Bardamu s'exprime facilement "faut dire ce qui est" , "faut que je dise", il ressent le besoin de s'exprimer avec spontanéité  , il use de ce parler des humbles dont la franchise met à nue les vérités . Syntaxe relâchée propre à l'oral "j'ai jamais pu"...c'est à pas y tenir", termes familiers "frousse" "cabanons",ou tournures familières "c'est à pas y tenir" phrases non verbales et ellipses "pire qu'un chien", "et puis tout autant sans doute dans l'armée d'en face" comparaison rebattue"aussi simplement que s'il avait attendu un ami sur le quai de la gare"  ...  son raisonnement ne progresse que par interrogations et exclamations . Bardamu peut ainsi être vu comme un miroir , éventuellement déformant, du lecteur d'autant que ce parler familier s'accompagne de termes et de formules soutenues "bravoure" "trépas""sentence des hommes et de choses" "croisade apocalyptique".
2. Les autres a) des êtres incompréhensibles : les propos du narrateur soulignent la distance qui le sépare des autres, des êtres qui ne fonctionnent pas comme lui , des étrangers. Cela pourrait paraître logique lorsqu'il s'agit des allemands; cependant leur hostilité se manifeste essentiellement par un entêtement. Cette véritable obsession , d'ailleurs mise en relief par les allitérations de la première ligne, est inexplicable. Ils ne font preuve , eux, d'aucune réflexion, d'aucune analyse;  ils agissent comme une mécanique infernale mais une mauvaise mécanique.
b) Le colonel est d'abord perçu comme un compagnon d'armes comme le montre l'emploi du possessif "notre colonel". Mais , du fait de son comportement déconcertant , il rejoint le camp des étrangers : le démonstratif "ce colonel" le range du côté des allemands "ces allemands". Il est aussi dangereux qu'eux, aussi incompréhensible qu'eux: il n'a rien d'humain "pire qu'un chien. Il n'imaginait pas son trépas" . Un  de ces "chiens enragés" évoqués plus bas.
3. Une vision critique de la guerre a) La puissance destructrice de la guerre est d'abord marquée par l'emploi systématique du pluriel "les trajectoires" "les bruits secs"..."des comme lui...des braves"... par les hyperboles "des magasins","des balles à en revendre", "mille morts", par un grand nombre de termes insistant sur la multitude "beaucoup","plusieurs millions", "deux millions" "mille fois plus". L'énumération qui met l'accent sur le caractère disparate des "fous héroïques" mime une agitation omniprésente et bruyante. Tous ces procédés concourent à créer un effet de masse , une amplification qui montre que nous sommes bien dans le domaine de l'épique , mais il s'agit l'épopée du Mal.
b) un mécanisme incontrôlable Une force inconnue : "les petits bruits secs" à l'origine indéterminée "là-bas", "ces soldats inconnus" et aveugle comme le souligne le terme "implacable" . Une force qui est vue comme l'application d'une "sentence". Ce dernier mot laisse supposer qu'il s'agit d'un châtiment imposé aux hommes par les hommes mais aussi par le monde "les choses". Ce qui donne à cette force une dimension naturelle qui la rend impossible à maîtriser. La nature d'ailleurs participe : c'est un lieu hostile, le vent est "brutal", les peupliers perdent "leurs rafales de feuilles". Comme s'il y avait une espèce de connivence entre les hommes et la nature, comme si le narrateur était confronté à une universelle coalition, un processus monstrueux qu'il se dit seul à percevoir avec lucidité; le conditionnel ("serais-je le seul lâche?") reproduisant la naissance douloureuse de la prise de conscience de l'horreur .
c) Une imbécillité: le vocabulaire employé est bien sûr dépréciatif, le colonel est présenté comme un "monstre", "pire qu'un chien" superlatif absolu de l'opiniatreté. C'est un imbécile, les expressions ironiques ne laissent aucune ambiguïté : "il manifeste une bravoure stupéfiante", il fait partie des "braves". Les expressions "Des comme lui" , "des êtres semblables" par leur caractère évasif laissent deviner le mépris ressenti devant le degré de bêtise . Enfin, la périphrase "imbécillité infernale" donne à la guerre lui donne une dimension diabolique ; l'adverbe "indéfiniment" accentue l'hyperbole : la guerre est inhumaine par sa nature et par sa durée. La dernière expression laisse même suggérer qu'il s'agit d'une religion : la "croisade" des défenseur du culte de la destruction .
d) Un témoignage :Bardamu est plus spectateur qu'acteur, il réfléchit, il veut comprendre. La situation , un épisode banal de la 1ere guerre mondiale, n'est pas perçu au 1er degré. Le narrateur prend de la distance et analyse. Sa réflexion progresse comme le souligne la locution adverbiale "A présent". Il juge les autres tout en s'interrogeant sur sa situation.Il met en évidence sa solitude extrême: celle d'un homme seul parce qu'il réfléchit, parce qu'il n'est pas emporté par la folie ambiante. A partir d'une anecdote, son analyse s'ouvre sur une vision de la guerre en général et bien qu'il n'y ait aucune image effrayante, la mort est omniprésente " on s'en trouvait comme habillé". C'est donc le témoignage d'une situation sans issue , d'une prise de conscience de la tragédie.

CONCLURE

La fiction au service de la reconstitution historique . Les réflexions sur le vif d'un homme dont nous partageons les angoisses .Aucune description réaliste dans un texte qui reflète la réalité de la guerre . C'est l'idée qui est effrayante et la sincérité du narrateur , seul être humain doué de raison , propose l'image d'une épopée malveillante menée par des êtres dénués de sentiments . Ce réquisitoire est aussi une révolte .

 

HAUT DE PAGE