Comment
instruire tout en divertissant ?
ou "De l'art de persuader"
| CANDIDE ou l'optimisme |
30 chapitres
et presque autant d'apologues (récits chargés d'illustrer une morale)
multiples illustrations du mal moral et du mal physique
le conte étant lui-même un solide réquisitoire contre l'optimisme Leibnizien
Il Il y avait en Westphalie, dans le château
de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les
moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez
droit, avec l'esprit le plus simple ; c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait
Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu'il était fils de la soeur
de monsieur le baron et d'un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette
demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu'il n'avait pu prouver que soixante et onze
quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l'injure du
temps.
Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son
château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d'une
tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ses
palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils
l'appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.
Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s'attirait par là une
très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la
rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute
en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de
son père. Le précepteur Pangloss était l'oracle de la maison, et le petit Candide
écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement
qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le
château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure
des baronnes possibles.
" Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout
étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien
que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les
jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les
pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi
monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le
mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute
l'année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ;
il fallait dire que tout est au mieux. "
Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment ; car il trouvait Mlle Cunégonde
extrêmement belle, quoiqu'il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait
qu'après le bonheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur
était d'être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la voir tous les jours ; et le
quatrième, d'entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par
conséquent de toute la terre.
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Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les
trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie
telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six
mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes
environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi
la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se
monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se
cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp,
il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus
des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin il était en cendres :
c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit
public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées,
qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées
après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers
soupirs ; d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la
mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes
coupés.
Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et
des héros abares l'avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres
palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant
quelques petites provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais Mlle Cunégonde.
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Quelques éléments d'explication : rubrique "champs de bataille"
Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois
quarts de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour
prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé
par l'université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit
feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.
On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir épousé sa commère, et deux
Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le
dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l'un pour avoir parlé, et l'autre
pour avoir écouté avec un air d'approbation : tous deux furent menés séparément
dans des appartements d'une extrême fraîcheur, dans lesquels on n'était jamais
incommodé du soleil ; huit jours après ils furent tous deux revêtus d'un san-benito, et
on orna leurs têtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito de Candide étaient
peints de flammes renversées et de diables qui n'avaient ni queues ni griffes ; mais les
diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils
marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi
d'une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu'on chantait
; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point voulu manger de lard furent brûlés,
et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla
de nouveau avec un fracas épouvantable.
Candide, épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à
lui-même. " Si c'est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres
? Passe encore si je n'étais que fessé, je l'ai été chez les Bulgares. Mais, ô mon
cher Pangloss ! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir vu pendre sans que je
sache pourquoi ! O mon cher anabaptiste, le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez
été noyé dans le port ! O Mlle Cunégonde ! la perle des filles, faut-il qu'on vous ait
fendu le ventre ! "
Il s'en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous et béni, lorsqu'une
vieille l'aborda et lui dit :
" Mon fils, prenez courage, suivez-moi. "
| Comment la neutralité du ton et le pittoresque de la vision permettent-ils la satire d'un cérémonial ? | Cliquer sur la cible pour avoir la réponse développée et organisée |
Candide et Cacambo montent en carrosse ; les
six moutons volaient, et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à
un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut et de cent de
large ; il est impossible d'exprimer quelle en était la matière. On voit assez quelle
supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous
nommons or et pierreries.
Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse,
les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d'un tissu de duvet de colibri après
quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à
l'appartement de Sa Majesté, au milieu de deux files chacune de mille musiciens, selon
l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un
grand officier comment il fallait s'y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à
genoux ou ventre à terre si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on
léchait la poussière de la salle en un mot, quelle était la cérémonie. "
L'usage, dit le grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés.
" Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la
grâce imaginable et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu'aux nues,
les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose,
celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes
places, pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle
du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ;
on lui dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y
avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le
plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux
mille pas, toute pleine d'instruments de mathématique et de physique.
| Au delà de laspect merveilleux du monde proposé par ce texte , peut-on vraiment croire à lEldorado ? Quel idéal de société Voltaire propose- t--il ? | Cliquer sur la cible pour avoir la réponse développée et organisée |
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre
étendu par terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon
de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. "
Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l'état
horrible où je te vois ? - J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant,
répondit le nègre. - Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ? - Oui,
monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous
attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la
jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du
sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de
Guinée, elle me disait : " Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les
toujours, ils te feront vivre heureux, tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs
les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère. " Hélas ! je
ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les
singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches
hollandais qui m'ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants
d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs
disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m'avouerez qu'on ne peut
pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible.
- O Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination ; c'en est fait,
il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme. - Qu'est-ce qu'optimisme ? disait
Cacambo. - Hélas ! dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on est
mal. " Et il versait son nègre, et des larmes en en pleurant il entra dans
Surinam.
Quelles différentes morales peut-on tirer de ce passage ? |
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Etude
comparative
(début et fin du conte)
| Il y avait en
Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à
qui la nature avait donné les moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme.
Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple ; c'est, je crois, pour
cette raison qu'on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient
qu'il était fils de la soeur de monsieur le baron et d'un bon et honnête gentilhomme du
voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu'il n'avait pu prouver
que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été
perdu par l'injure du temps. Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l'appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes. Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s'attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était l'oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère. |
Toute la petite société entra dans ce louable ; dessein chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : " Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de Mlle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. - Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin |
En quoi ces deux extraits proposent-ils deux microcosmes antithétiques ? |
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